#VasesCommunicants

Aujourd’hui j’ai la grande joie, et la grande émotion, d’accueillir Philippe Aigrain sur ce blog. Nous avons choisi d’explorer le blog l’un de l’autre et d’y effectuer des prélèvements. Le texte de Philippe me bouleverse beaucoup car je m’y retrouve, dans mes obsessions et mes circulations. Merci à lui, très sincèrement. Pour la liste des Vases Communicants, merci à Brigitte Célérier.

remix en dominos de drmlj.net

faire le tour de la ville
ville où j’ai vécu
vécu pour voir ça
ça, buvez un peu
peu importe
importe où n’importe
importe, le vent m’emporte
m’emporte, vent mauvais
mauvais s’il en est
est vrai, j’en suis
suis là en train de lire
lire ceci, cela
cela, encore cela
cela semble également
également et tout s’est fait
fait plaisir
plaisir d’accueillir
accueillir et rêver
rêver à mille livres
livres à vendre plus loin
loin – de moi
moi, le café est à côté
côté de lui
lui-même fut refusé d’abord
d’abord en tant qu’être humain
humain dans la machine
machine finir
finir qui lira désormais
désormais on peut
peut écrire depuis
depuis, je cherche LE lieu
lieu obligé, jour après jour
jour je laisserai aller
aller à ce rien
rien que le texte
texte prétexte
prétexte à ses
ses élèves écrivent
écrivent numérique
numérique en toutes lettres

Quant à mon texte, remix en dominos de l’atelier de bricolage, retrouvez-le sur le blog de Philippe Aigrain, ici.

Chercher

Venir ici chercher ce que je suis, voir si je peux être moi et moi seule
Essayer de comprendre aussi ce qu’il se passe en ce moment dans ma vie
Essayer de vivre le moment l’espace
Éprouver les perceptions
Difficulté à écrire comme si la prise de parole devait immanquablement ouvrir des vannes qui laisseraient couler mais quoi exactement

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Cafés qui ponctuent le parcours
Écrire des tweets poèmes pour soi et non pour l’autre qui n’est pas

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Lire bien sûr pour s’oublier et mieux se trouver par la respiration apportée

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Percevoir les détails, s’ouvrir au monde pour profiter de lui

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Déployer la voile la plus fine pour trouver le vent

Essayer de se convaincre de cela

Je suis abîme de tristesse

Café 3

Proposition 3 #préparation

Pour la 3ème proposition, je cherche des renseignements sur le café Le Sorbon sur le net. Je tombe sur une photo de touristes photographiés avec mon serveur qui, je l’apprends sur le site, se nomme Lionel (ici).

Je découvre – enfin – toutes les strates historiques de ce quartier.

Je m’applique à écrire mais je ne parviens toujours pas à me libérer du réflexe de vouloir bien faire, comme un devoir scolaire à accomplir en respectant scrupuleusement les consignes.

Je voudrais aussi me débarrasser d’un tic, l’emploi surabondant de la proposition relative. La proposition relative est mon boulet.

Bon, voilà mon texte : .

Café 2

Café léger pic.twitter.com/KeKpC0K7lF

— Delphine Regnard (@drmlj) July 10, 2013

17% de batterie – c’est vrai, j’en suis là #seMettreÀCharger

— Delphine Regnard (@drmlj) July 10, 2013

 

Faire le tour de la ville en ne marchant que sur les trottoirs bleus de soleil #workInProgress

— Delphine Regnard (@drmlj) July 10, 2013

Aller jusqu’au bout de la décharge #BatterieFaible

— Delphine Regnard (@drmlj) July 10, 2013

 

#Fauve dans la tête #parceQueTEsBeauCommeUneComète

— Delphine Regnard (@drmlj) July 10, 2013

13% #déchargeInProgress

— Delphine Regnard (@drmlj) July 10, 2013

Proposition 2

Je viens de publier mon deuxième texte dans l’atelier d’écriture de François Bon : ici, sur ouvrez.fr

Je ne peux pas dire que j’en suis contente. Mais j’en suis très fière. Dans ce moment de bourrasque qui secoue mes lieux propres, j’ai réussi à écrire, à imaginer, à me décentrer, me concentrer. J’ai choisi un chien parce que j’ai adoré lire Cabot-Caboche de Pennac (eh oui… !). J’ai choisi un cycliste sur velib car je n’ai encore jamais osé en prendre un. J’ai choisi un chauffeur du bus 63 parce qu’il y a plein de choses, intimes, à dire sur ce bus. Ce n’est pas de la grande littérature, mais peu importe, il s’agit de convoquer en ce moment tout ce qui fait du bien et fait avancer. J’ai écrit, tapé ces lettres pour faire cinq paragraphes, cinq personnages.

Ce qui compte en ce moment n’est pas de tisser, faire un texte. Ce qui compte c’est avoir l’énergie de taper. Fort.

Café 1

Vases communicants – Juillet 2013

Ce mois-ci j’ai le grand plaisir d’accueillir Jessica Maisonneuve. Elle m’avait proposé pour cet échange le thème de l’Atlantide. Nous avons travaillé chacune de notre côté sur ce thème. La confrontation de nos textes est saisissante ! Voici son texte ci-dessous, et le mien sur son blog Gadins et bouts de ficelles. La liste tenue par Brigitte Célérier est ici.

 

Atlante

 

La terre tremble. Sans fin. Plus rien ne tient debout dans sa maison. Des amphores brisées gisent dans les coins. Le vin souille les fresques murales. Le carrelage se soulève par endroits. Les canalisations pètent. L’eau ruisselle sous ses sandales. Las, le pied traînant, il avance. Il est le dernier. Tout le monde a fui vers les collines. Elles sont trop loin pour lui. Il le sait. Il n’y arrivera jamais. Le temps lui est compté. Le monde n’en finira plus de se soulever. Ce dieu leur en veut. Il ne s’arrêtera pas avant d’avoir son comptant de morts. Le vin n’est pas assez. Il n’étanchera pas sa soif de vengeance. Trop liquide. Trop clair. Il a besoin d’autre chose. Seul le sang peut laver l’affront. Il le sait. C’est ainsi. Leur destin se dessine en vaguelettes ondoyantes sur ce carrelage. Les colonnes du patio branlent sur leur socle. Il doit sortir. Vite. Avant que tout s’écroule. Sortir. Pour aller où. Devant lui, la seule issue, c’est la mer. Derrière lui, les champs et, au loin, les collines. Il est trop vieux. Ils le savaient. Ils l’ont à peine regardé avant de partir en courant. L’instinct de survie, quand il est trop tard pour la loyauté. Pour se souvenir. Qu’il est leur père. Leur ancêtre. Qu’ils lui doivent le respect. Il les regarde courir, le long des murs, les pieds dans l’eau. Il entend leurs cris. Courez, mes petits. Courez vite. Sauvez-vous. Si vous le pouvez. Je surveille vos arrières. Histoire d’éviter. Qu’un démon mauvais vous rattrape. Pour la curée. Je saurai l’en empêcher. S’il se présente. Je lèverai ma canne. Je mettrai tout dans ce mouvement. Tout ce que j’ai. Tout mon amour. Je l’assommerai, ce démon. Tout plutôt que de vous voir mourir. Là. Sous mes yeux. Trop vécu pour voir ça. Vivez, mes petits. Moi, mon temps est venu. Alors, je marche. Lentement. En m’appuyant de toutes mes forces sur ma canne noueuse. Je marche en tanguant doucement sous les coups de boutoir de la terre. Je marche vers l’océan. Je le rejoins. Je le défie. Oui. Je te défie. Mon dieu. Pourquoi. Nous t’avons toujours honoré. Nous avons développé ces connaissances qui te font ombrage. Mais pour le bien des nôtres. Qu’y a-t-il de mal à cela. Je te défie. Mon dieu. Tu nous lamineras peut-être. Mais nous survivrons. Nous reviendrons. Tu n’auras pas raison de nous. Tu n’auras pas raison de moi.

Il sort de sa maison. Il s’avance vers l’océan. Péniblement. Il se dresse sur ses jambes chancelantes. Lève haut le menton. Brandit sa canne. En lançant des imprécations. Non. Tu n’auras pas raison de moi. Et il reste droit. Face à l’océan. Face à la vague qui s’approche en rugissant. Il reste là. Il attend que son monde finisse. Avec lui. Le regard fier. Fatigué. Apeuré. Mais fier. Il vacille par moments. Ne dit plus un mot. Son regard tremble. Ses yeux s’emplissent de larmes. Ses oreilles sifflent tandis que la vague fracasse la côte. Ses yeux se lèvent, pleins d’effroi. Il songe à ses petits qui courent, derrière lui. Auront-ils le temps d’atteindre les collines. Au dernier moment, ses yeux s’ouvrent en grand, sa bouche bée sur un cri inaudible. Les premières gouttes s’écrasent sur son visage fasciné. La vague se dresse au-dessus de lui. Il crie. Enfin. Le temps d’un souffle. Ses yeux voient venir la mort.

 

Jessica Maisonneuve

 

errements errances

Pour l’atelier d’écriture proposé par F. Bon qui se construit sur ouvrez.fr, j’avais d’abord pensé à cela. Mais abandonné ensuite. Et puis publié ici.

- elle a 17 ans et c’est l’une de ses premières sorties seule avec des amies, sans la présence des parents. Passer par la gare saint-lazare, du bruit, du mouvement, des gens, plein de gens, de la vie, de la folie. Une vraie idée de liberté, liberté dans les mouvements, passage par la salle des pas perdus, nom étrange.

 

- elle a 24 ans. La gare est devenu lieu obligé, jour après jour pour des allers-retours qui ne finissent pas de se répéter et de s’étirer. La gare est devenue lieu d’attentes, lieu dangereux où trop de personnes sont susceptibles de lui faire du mal. Prendre le bus plutôt que le métro ou le rer. La gare est le lieu à fuir le matin et à rejoindre le soir. Gare de films de guerre où chacun peut nuire à l’autre.

 

- Elle a 31 ans. La gare est le lieu de transit qui va lui permettre enfin de réussir à bouger les lignes de sa vie immobilisée trop tôt, trop vite. Elle l’emplit de lectures et de souvenirs. Monet, Zola bien sûr.

 

- elle a 40 ans. La gare est le lieu du retour et du renouveau. Elle ne la reconnait pas, un centre commercial, un nouvel accueil des voyageurs du metro. À présent c’est une autre ligne qui la conduit ici, enfin réussi à changer de ligne.

Lieu-x

Je me suis inscrite à un atelier d’écriture qui doit durer l’été. Pour cet atelier, je dois choisir un lieu. Et depuis, je cherche LE lieu qui sera soumis à variations. Mais impossible. Alors dresser aussi précisément que possible une liste de lieux et choisir. Peut-être se présentera-t-il de lui-même comme une évidence ?

  • lieux où je ne souhaite pas retourner, pour diverses raisons : la ville où j’ai vécu les premières années de, celle où j’en ai vécu les dernières années ; un square à Paris ; une rame de RER ; le centre ville de ; son église (n’y vais que pour enterrements) ; Luchon et les Pyrénées ; plusieurs centres commerciaux ; des banlieues grises de béton ;
  • lieux lus : l’île grecque des Amants du Spoutnik ; Oran ; Paris ; la cellule de la mère dans Lambeaux ; la lande de Barbey d’Aurevilly ; les lieux proustiens ; la home de Hamm dans Fin de partie ;
  • lieux où j’aimerais retourner : Delphes, la Corse (les calanques), le nord de la Bretagne, Rome, l’Allemagne (Heidelberg) ; le musée Dali à Figueras ; le salon du chocolat au Carrousel du Louvre ;
  • lieux où j’aimerais aller : New York, Québec, une plage avec du bleu, du jaune ; le grand Canyon ; les routes du film Thelma et Louise, l’Espagne d’Almodovar ; un mas en Provence ;
  • lieux précis qui pourraient être intéressants : mon cagibi, mon lit, ma fenêtre (remake de Fenêtre sur cour), la gare Saint-Lazare mais ce lieu appartient aussi aux lieux douloureux ; une plage – mais laquelle ; un café près de la Sorbonne (le Sorbon) ; une pharmacie
  • j’ai demandé à Twitter, voici les lieux auxquels ont pensé spontanément mes répondants : La Salvetat, le Taj-Mahal, Vouvry, les gorges du Verdon, un village près de Lourdes ; dans le Sidobre, à l’est du Tarn, près du lac de Merle ; Rome, certaines petites ruelles du Transtevere ; Alep ; Ferrare ; Istanbul ; Barcelone ; la Guyane ; Grand Place (Bruxelles) ; New York ; Valparaiso ; Honolulu.
  • j’ai demandé aussi à google street view, ai découvert Ségovie (son aqueduc).

Donc on oscille entre le grand et le petit. Voir une totalité ou un petit bout.

Et cette impossibilité à déterminer mon lieu m’étonne, m’entrave.

Je crois que je vais choisir un de ces lieux. À suivre ici.

Mise à jour le 9 juillet : mon premier texte (proposition 1) est ici.

 

Tyrannie du titre

Je ne sais pas vous, mais moi je me sens tyrannisée par les titres. Je vois des titres, je vois des titres, je vois des titres, toujours des p’tits titres, des gros titres, des titres alléchants, des titres intrigants, des titres appétissants, des titres dans lesquels on a envie de cliquer, de surfer, de se connecter. Le défilement des titres dans les messages postés sur Twitter me tyrannise plus que le défilement des tweets eux-mêmes dont on dit qu’ils peuvent être vertigineux. Quand je vois tous ces titres vers lesquels les tweetent pointent, c’est une angoisse existentielle monstrueuse qui s’empare de moi, comme une bibliothèque d’Alexandrie qui défilerait à toute vitesse et qui clignoterait « tu n’as pas lu ceci ? tu n’as pas lu cela ? mais qu’attends-tu ? mais que fais-tu ? mais qui es-tu pour ne pas lire ceci, cela, encore cela ?! » Alors je mets des étoiles aux tweets dont les titres m’intéressent a priori, je garde pour plus tard, mais le plus tard est lui-même envahi par d’autres titres de tweets… Et c’est ma vie qui défile ainsi en titres de tweets, qui dévale ce flux sans fin sans fin sans fin… Stimulant le web ? nan ! angoissant ! Vous imaginez aisément à présent la déception, l’essoufflement, l’asphyxie lorsque je tombe sur un article insipide, quand je me suis fait hameçonner par un titre qui me porte vers un article inconsistant…

Comment cela, vous venez de tomber dans le piège ? …

Digital natives, nous ?! Jamais !

Je m’empare de ce serpent de mer, qui est devenu un cliché contesté, à propos de mon expérience de cette année avec ma classe de 1re L (ce billet pourrait donc être « Du numérique en toutes lettres #6″).

Que les jeunes qui sont nos élèves aient un smartphone greffé au bout du bras et/ou des écouteurs reliés à ce qui doit être un baladeur numérique, c’est visible et donc a priori avéré ;

que ces mêmes élèves aiment à chatter sur Facebook et jouer aux jeux vidéos en ligne aussi, cela semble également tout aussi avéré ;

que Wikipédia, Google, youtube soient des lieux fréquentés, c’est apparemment vrai aussi (d’après les études régulières sur le sujet et d’après les conversations ici et là, et d’après tous les horribles copiés-collés dans leurs copies) ;

que des élèves proposent de concevoir une image pour le blog, ce n’est pas rare ;

mais s’ils sont nés dans un monde où ces objets numériques et leurs contenus sont devenus banals ; s’ils baignent dans des sollicitations publicitaires énormes ; s’ils incitent à leur achat avec le forfait qui va bien, tout cela ne signifie pas, comme c’est abondamment dit sur tous les bons blogs, cela ne signifie pas qu’ils sachent s’en servir. Preuves à l’appui.

Quand mes élèves m’envoient un mail, il n’y a qu’une PJ et pas de texte : le mail est devenu un moyen de transmission et non de communication, si on veut causer c’est plutôt sur Facebook ou Twitter où j’ai droit, là, à des « Bonjour Madame ».

Quand mes élèves doivent se connecter au blog pour y travailler hors l’école, leur connexion internet ou leur temps devant l’écran font défaut.

Quand mes élèves doivent lire un texte en ligne, rien ne vaut, me disent-ils, un bon texte sur du papier qui pue.

Quand mes élèves doivent faire une carte heuristique, impossible de télécharger le logiciel, l’ordinateur est trop ancien ou les parents ne veulent pas.

Quand mes élèves doivent me rendre leur devoir sous la forme d’un fichier son, on affronte des montagnes de problèmes techniques, me disent-ils. On préfère vous l’écrire.

Quand je reçois les parents de mes élèves, j’apprends que l’on est prêt à tous les investissements pour la réussite de son enfant. Ah.

Conclusion ? vous ne ferez jamais boire un cheval qui ne veut pas boire (je ne dis pas âne, ça pourrait prêter à confusion). La morale de l’histoire ? le matériel, voilà l’argument-clé, tout trouvé, qui suscite discrétion de la part du professeur qui ne voudrait pas faire avouer à l’élève que non il n’a pas les moyens de se payer un ordinateur et une connexion internet (ce qui ne l’empêche pas, je ne sais comment, d’envoyer SMS et likes sur Facebook). Même rengaine du côté adulte : le numérique c’est bien beau mais le matériel ? on n’est pas formés-l’obsolence-les contrats conclus pour faire de l’argent – l’insécurité (et l’électrocution, y pense-t-on assez ? la dégénérescence maculaire, hein, les neurones affaiblis par tous ces pixels, la cécité qui nous guette et l’arthrose dans l’index sans parler de chronophagie, on n’est pas des cannibales, non on confond pas tout). Bref, le matériel est un bel argument au moment où l’on nous rebat les oreilles de virtualité qui causerait sénilité précoce et asociabilité dommageable.

Que dire d’autre ? hier, une séance sur ordinateurs à leur faire faire des diaporamas (magnifiques) sur le photojournalisme suivie d’une séance à leur faire feuilleter les journaux papier (pas hygiénique), et commenter les images et leur choix. Bref, quand le matériel la volonté et la motivation sont là, tout va.

 

« Réponse à un acte d accusation »

C’est ce titre d’un poème de Hugo publié dans Les contemplations qui me vient à la lecture de l’article d’une professeure agrégée des lettres publié sur le site du Monde.fr : « Que de moments volés à la littérature ! » Je reproduis le début du poème d’Hugo pour mettre un peu d’ambiance.

Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,
J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre : Sois !
Et l’ombre fut. — Voilà votre réquisitoire.
Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
De la chute de tout je suis la pioche inepte ;
C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte ;
C’est moi que votre prose en colère a choisi ;
Vous me criez : Raca ; moi je vous dis : Merci !
Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise ;
Ces grandes questions d’art et de liberté,
Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté
Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme ;
Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
D’autres crimes encor que vous avez omis,
Avoir un peu touché les questions obscures,
Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
Secoué le passé du haut jusques en bas,
Et saccagé le fond tout autant que la forme,
Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme,
Je suis le démagogue horrible et débordé,
Et le dévastateur du vieil A B C D ;
Causons.

 

Ainsi je me permets de répondre à cet article qui soulève en moi bien de l’étonnement et une réaction assez vive mêlée de colère et de tristesse. Je suis également professeure de lettres, agrégée aussi, mais c’est d’abord en tant qu’être humain seulement que je voudrais répondre. Je prends l’article dans le désordre, et commence par ce qui m’a le plus choquée :

« Un souvenir d’une jeune agrégée parachutée dans un village minier, confrontée à la pire classe de 4e. Niveler par le bas ? Non ! Corneille et son Cid, si proche finalement des adolescents par sa fougue, séduisent ces jeunes prétendus illettrés. »

Je pense à ces élèves du bassin minier qui ont donc eu une professeure jeune, agrégée et parachutée : est-ce à dire qu’ils avaient bien de la chance de profiter d’un système qui place les gens n’importe où n’importe comment, est-ce cela l’implicite ? que des agrégés auraient peut-être leur place davantage dans des zones moins exotiques et moins France profonde ? Surtout, je m’imagine à la place de ces élèves qui pourraient apprendre (par exemple en lisant votre article bien des années plus tard…) qu’ils sont « les pires », mais les pires en quoi ? sur le plan moral, intellectuel, comportemental, économique…? peut-on dire d’adolescents, qui sont encore en train d’être éduqués, qu’ils sont les pires ? Dire que l’on a eu les pires difficultés pour les faire progresser, pour les canaliser, pour les intéresser,  je comprends comme je comprends qu’on puisse s’exclamer devant la machine à café en salle des profs, après une séance éprouvante nerveusement et physiquement, qu’ils sont « pires » (pires que qui d’ailleurs ??) mais écrire dans un article publié dans Le Monde qu’une classe est la pire, je ne comprends pas, ou n’ose pas comprendre. Car dans le contexte, il semblerait que cet adjectif mette en relief la valeur de la jeune professeure agrégée qui a su y faire avec ces « pires », qu’elle fut/est donc la meilleure (?). Est-cela qu’il faut comprendre ? En effet, Corneille et son Cid (d’ailleurs, je me permets, mon côté prof qui ressort, allitération malheureuse « son Cid ») étant cités juste après, nous qui sommes cultivé.e.s (agrégé.e.s !), nous songeons tout de suite à cette fameuse phrase :

« À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire »…

Et puis, le mot « séduire », ensuite… La littérature, la « vraie littérature » pour séduire ? Voilà un verbe que je n’aurais pas employé. Ou alors au sein de la triade : movere, docere, placere (dois-je traduire pour les non-agrégés, voire les non-latinistes ? me demandé-je soudain avec anxiété). On arrive donc au deuxième aspect qui me dérange et me chagrine : est-ce que la littérature doit survivre pour elle-même, est-ce qu’on enseigne la « vraie littérature » (dont on sait, il n’y a qu’à relire Hugo cité plus haut, qu’elle varie selon les siècles et la fabrique du goût…), est-ce qu’on l’enseigne pour elle-même : je serai professeure pour enseigner la littérature parce que c’est ce que j’estime le plus important, le « meilleur », transmettre le bon goût des bons et beaux textes, ou bien enseigne-t-on la littérature, toutes les littératures, parce que l’on sait qu’elles sont ce qui nous rend humain.e.s nous tous qui nous dépêtrons dans des questions existentielles, philosophiques, éthiques, morales, économiques… ? Donc, qu’y a-t-il à considérer : de ne plus enseigner Marot ou d’enseigner à l’aide de corpus qui vont dire quelque chose aux jeunes esprits et âmes (pour faire du style hugolien…), fût-ce au sacrifice de tel monument de la littérature ? Par exemple, pourquoi toujours Le Cid et pas Suréna ? (mais parce que c’est l’institution, les programmes, qui l’ordonnent donc vous ne faites que votre boulot en enseignant la « vraie » littérature !) Est-ce que, enfin, il s’agit de transmettre le plus de « moments » de littératures ou d’en « voler » quelques uns pour expliquer aux élèves les compétences qu’ils ont et celles qu’ils ont encore à acquérir ? Quand on a 06/20 en Commentaire Littéraire, que veut dire la note ? qu’on n’a su ni trouver une bonne problématique, ni trouver un bon plan, ni écrire correctement, ni analyser les procédés ni citer rigoureusement ? ou est-ce que cela veut dire qu’on a commencé à savoir repérer une, deux, trois choses et que la prochaine fois on comprendra encore plus et ainsi de suite, et que la voiX est longue, mais qu’il y a de l’espoir même pour toi, qui es le pire. De l’espoir parce que je suis là, bardée de mes textes hyper bien écrits comme tu ne sauras jamais le faire mais qu’importe, Proust lui-même fut refusé d’abord, Zola n’a pas eu son bac, que ce n’est pas parce que Rimbaud fut brillant au Concours général qu’il est bon poète. Mais ils ont entendu les voix des mots, mots qu’il est si important pour toi de maîtriser même un tout petit peu.

Je ne sais pas si on est là « pour montrer la voie », peut-être davantage faire entendre des voix, proposer des réponses, des visions, des réflexions et interrogations, apportées par tous ces écrivains dont nous avons le bonheur de lire et relire les textes.

Je refuse de me prendre pour Saint Pierre, il n’y a pas de parole divine qui dicte le Texte, celui qui sera digne de figurer au programme de l’agrégation par exemple. Je refuse aussi de peindre de mes élèves un tableau sombre pour mieux révéler mon talent (« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, une  professeure suivait seule la grande route » loin de toute case de livret personnel mais armée de la VRAIE littérature…), je refuse de dévaluer l’autre pour mieux montrer comme nos auteurs, nos grands auteurs ont à apporter à ces pauvres êtres. Non, nos grands auteurs sont grands parce qu’ils sont universels, qu’ils s’adressent non aux pires mais à tous, qu’ils parviennent ou non à rester assis sagement, à s’exprimer poliment, à ne pas envoyer de sms dans l’heure, à écrire au stylo plume sur du papier sans repeindre leur copie avec du correcteur…

C’est au contact de mes élèves que j’ai compris ce qu’est la littérature pour moi, non un capital à transmettre en parangon du bon goût, mais des mots vivants qui me font vivre moins mal et peut-être eux aussi.

Enfin, j’ajoute le lien qui manque cruellement dans l’article du Monde vers le magnifique travail de Pierre Ménard : « Je me souviens du Canal Saint-Martin », malheureusement cité de façon anonyme dans l’article.

Du numérique en (toutes) lettres #5

Je reprends enfin le fil de mon compte rendu des tentatives de « numérication » du cours (expression de la linguiste Marie-Anne Paveau). Beaucoup de choses, assez intenses, se sont passées depuis ces dernières semaines.

1. Nos écritureslectures (« lettrures » propose Emmanuel Souchier)

- Dans le cadre d’une séquence « Exercices de liste » (Objet d’étude : Réécritures) dévolue à découvrir et comprendre l’esthétique tabulaire, lectures d’extraits d’oeuvres de Perec bien sûr, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien notamment, mais bien d’autres (à retrouver dans ce billet sur le blog de la classe : ici ). Le fil rouge de nos travaux est d’écrire à la façon d’Annie Ernaux dans Les années, une « autobiographie impersonnelle et collective ».

- À partir de la lecture du poème « Il y a » d’Apollinaire, description sous forme de tweets du tableau de Hopper, Room in New York. Voir le pdf en annexe de ce billet (clic). Nos lecteurs sur Twitter soit relaient, soit commentent, soit participent. Les élèves entrent dans le Web2.0 et se prennent à aimer travailler (d’ailleurs, ils ne « travaillent » pas).

- travail sur l’incipit des Choses de Perec. Dans ce billet « Espèces d’espaces » (clic), sont postés en commentaires les textes des élèves qui consistaient à décrire la photo extraite d’un catalogue Ikéa montrant un salon confortable avec la légende « Chacun a une histoire à raconter ». Une des consignes d’écriture fut d’utiliser en anaphore « Il y a » vu dans le poème d’Apollinaire, une autre d’employer le conditionnel, encore une autre d’utiliser le style de Perec.

- un temps fort : des élèves volontaires sont venus en Accompagnement Personnalisé tweeter à partir de consignes précises le mercredi 21 novembre de 11h30 à 12h30 alors que je me trouvais en train d’animer un atelier sur les réseaux sociaux en classe de lettres au PNF Lettres organisé ce jour-là : ils ont ainsi réalisé une « tweetperformance ». Le public présent a de nouveau relayé, commenté, écrit à son tour. Plus de 200 tweets ont été écrits à la manière de Barthes, « j’aime, je n’aime pas » (avec là encore des contraintes d’écriture pour permettre aux élèves de « trouver l’inspiration »). Les élèves se trouvaient en salle informatique et utilisaient soit leur propre compte twitter soit le compte de la classe (je leur avais donné le code d’accès). Voir ce billet : ici. Les élèves ont beaucoup apprécié (diront-ils à leur examinateur lors de leur oral blanc).

- Lors de l’étude du poème de Cendrars, Les Pâques à New York, j’ai proposé aux élèves de prendre des photos du lycée pour leur faire faire une « description déambulatoire » à la façon de Cendrars et leur faire comprendre comment est écrit le poème. Les photos ont été rassemblées dans ce tableau sur Pinterest. Ensuite, ils ont tweeté des descriptions des photos, beaucoup de lecteurs sur Twitter ont lu, commenté, relayé et même participé. Dans ce billet, le lien vers le tabelau Pinterest et le pdf rassemblant tous les tweets sous la balise #instantatweets. Et bonheur de compter parmi nos lecteurs certains comme François Bon et Pierre Ménard ! Après avoir « fait comme », nous avons la joie de voir que Pierre Ménard fait comme nous et publie sur son blog un billet à la suite de cette expérience : Description-notation ambulatoire à partir d’instantanés (clic). Est-il besoin de dire que les élèves sont non seulement fiers mais surtout qu’ils commencent à trouver qu’écrire, et écrire sur le Web, est une pratique stimulante et enrichissante ?

- À propos de l’étude d’un extrait d’Autobiographie des objets de François Bon, les élèves ont publié en commentaire de ce billet leur liste personnelle d’objets ayant une valeur particulière à leurs yeux. Ils se sont rendu compte à quel point une liste d’objets peut ressortir de l’intime, occasion d’échanges oraux dans la classe. – à venir : les élèves se sont essayé à écrire une description d’objet à la manière de F. Bon. Il s’agirait de les publier, où ? surprise :-)

2. Et le bac dans tout ça ?

- Les élèves ont passé fin janvier un oral blanc : pour une fois je vais employer la sacro sainte exclamation du professeur en salle des profs un jour de fatigue :  « Je n’ai jamais vu ça ! ». Je n’ai jamais vu autant d’élèves obtenir la moyenne, aucun.e n’y est allé.e sans avoir rien fait ; tous ont dit à leur examinateur avoir préféré la séquence « Exercices de listes » qui leur avait donné l’occasion de pratiquer la lecture écriture, la rencontre avec d’autres amateurs (éclairés) de littérature et d’ateliers d’écriture.

- À présent, il n’y a plus de suspicion concernant l’utilisation de Twitter  ni du numérique. Je demande aux élèves d’utiliser leur propre smartphone en classe soit pour tweeter avec leur compte, soit pour travailler (ressources sur le web).

3. Nos rencontres

- Une journaliste de l’AFP est venue passer l’après-midi avec nous ce qui nous valut plusieurs articles (par exemple ici).

Sortez vos téléphones !

- Du coup, j’ai été sollicitée pour participer à l’émission de France Inter, « Le téléphone sonne » et évoquer mes expériences de Twitter en classe (ici).

- Dans 20minutes aussi on a causé de nous, et même dans Elle (article à paraître). On attend la télé :-) (je plaisante)

4.  (en attendant un vrai article bien complet)

Les élèves travaillent et c’est très beau

J’ai pris une série de photos comme celle-ci car elles sont signifiantes : écrire numérique, tweeter, ce n’est pas faire muse muse de façon démagogique en classe (de toute façon, les élèves ne s’y prêteraient pas), mais bien utiliser un « troisième lieu », une troisième voie pour lire écrire, prendre du plaisir, s’investir et (tâcher de) réussir. Pour écrire un tweet, il faut entre une et deux heures de travail : lire et comprendre les textes proposés comme déclencheurs, les analyser, s’essayer à écrire, comparer, faire admirer aux voisin.e.s, leur demander de l’aide, puis « publier ».

 

 

écrire sur le web

Je ne comprends pas pourquoi je n’investis pas davantage cet espace à présent qu’il existe, qu’il mène sa vie propre, un peu autonome ce site, un peu hors contrôle via la technique. Écrire, toujours eu autour de moi des personnes qui écrivent, alors que faire d’autre. Entre celui qui perçait et plantait des clous et celle qui écrivait, j’ai penché pour la rature et non les trous dans le mur. Écrire ici mêle un peu les deux, le manuel et l’intellectuel, mais toujours pas au point sur la mise à jour, ce blog va encore bugger.

Écrire quand on sait qu’on va vous lire, c’est assez bizarre. Cette présence surplombante qui vous attend. Écrire est profondément affaire d’énergie, croire que le travail se loge dans les mots c’est mal comprendre ce qu’il se passe. C’est le corps tout entier à sa proie attaché. Écarter les phalanges et les faire jouer un peu, examiner ce qu’il s’aligne sur l’écran, et puis décider de pointer la souris sur publier. Écrire encore, aligner des perles de phrases, animer le compteur de mots – compteur de mots, bien sûr on attend ensuite conter. Mais conter quoi encore une fois ? Je pense à ce personnage de série américaine qui est une tragédie vivante, une tragédie sur pieds. Porter notre gouffre et écrire des lignes sur nos espaces pour recouvrir à nous tous ce qui s’est déchiré, se déchire. Porter, porter et espérer que compter les mots aidera à porter, rouler, jusqu’au haut, et puis dérouler, déplier. Ensuite appuyer sur la touche qui permettra de publier. C’est l’épaisseur que prend le texte qui devient salvatrice, finalement. Accoucher de paragraphes, les donner, ensuite vaille que vaille. Je viens enfin de lire d’une traite un bon roman. Des semaines que ce n’était arrivé. Lire et écrire dans un mouvement binaire, circulaire. Écrire parce que c’est comme ça. Imaginer ce qu’on a dans les poches, le geste que l’on fera à table tout à l’heure, les pas qui mèneront vers les lieux familiers. Écrire parce que tu l’as toujours voulu. C’est ta part d’humanité. Porte-la, trace-la, publie-la.

écrire, mot d’ordre existentiel

pour être un écrivain, il faut écrire

mais pourquoi veux-tu comme cela courir après cela, être écrivain – quand on ne l’est pas mais qu’on le travaille

on ne naît pas écrivain, mais on naît dans une vie qui sera peuplée de personnes qui ont des manuscrits, des carnets, des brouillons, des pages et des pages tapées à la machine puis dans un traitement de textes, qui réussiront à se faire publier dans une revue, textes que tu n’apprécies pas

toujours eu ce mouvement de recul de lire les textes de deux personnes qui alors m’étaient les plus chères – obligée de reconnaître qu’on aime quelqu’un mais pas son écriture, impression de trahir la personne

pour être écrivain, il faut écrire – je suis restée plusieurs semaines dans le silence, pensant n’avoir rien à écrire, peut-être parce qu’en fait je n’avais pas rencontré de texte qui me mette dans cet état, comme celui de la faim ou de la soif, impérieux, cet état d’avoir envie, besoin, joie, courage, enthousiasme, d’écrire

écrire sur soi pour donner à lire de soi, que soi soit eux, soit toi toi toi

la belle écriture, le bon rythme, le bon sens

tout ce que j’ai écrit est strictement vrai, et bien sûr exactement faux – dans masque, il y a la lettre qui fait commencer les mots me, moi, mon, ma, mes, mien et puis aussi même et manière, et matière, et mort, et mais, et mots

donc quand je dis moi, je dis toi, hypocrisie, etc c’est bien connu, mais quand c’est moi qui écris, moi moi moi, que se passe-t-il ensuite, quand mes mots sont lus, repris, déformés, analysés, jugés, classés, jetés, évalués ? pourquoi poser cette question ? pourquoi

chercher à s’auto-publier (c’est-à-dire écrire soi-même sur soi et éditorialiser soi-même le geste) -  mais/et dans le même temps refuser le discours des autres sur soi – le seul discours sur moi qui vaille, m’aille, est le mien- et c’est comme ça

le moi et le ça

…toute matière que tu ne feras que pétrir sans jamais jamais donner forme – la statue ne tiendra jamais debout – tandis que d’autres, même bras coupés, attirent les foules

mais peu m’importe, le vent m’emporte, vent mauvais (j’avais oublié ce mot en m)

ce n’est pas ce qu’on dit, expose, de soi qui importe, c’est la conscience du geste que l’on en a – et comme c’est dur ensuite de l’assumer

être écrivain, peut-être, pourquoi pas

mais c’est faux, peu ne m’importe pas, il m’importe d’être lue, vue, sue, et puis le reste bien sûr – mais le geste, ma fille, le geste, ça n’importe pas : cela transporte, porte

 

Vases communicants – janvier 2013

Pour ce #VasesCo de janvier, j’ai le plaisir d’accueillir Danielle Masson (Jetons l’encre).

Pour une présentation des Vases Communicants : « Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » (copié collé de la page Facebook dédiée).

Pour la liste des textes de janvier, se rendre sur le blog tenu par Brigitte Celerier, vasescommunicants.

Mon texte se trouve sur le blog de Danielle Masson ici.

 

 

 

Océan pacifique

 

Et en définitif

Le Dakar ne traversera plus la Méditerranée

Mais un océan

Celui de l’Atlantique

Pour se rendre au départ

Son nouveau départ.

 

Mais

Je ne sais plus vers quel pays

De l’Amérique du Sud

Ceux qui ont une face

À l’ouest

Ou à l’Est ?

 

Ceux déjà développés

Qui ne voudront

Qu’’être la vitrine de leur peuple

 

Ceux en attente

De développement

Qui se disent

Devenons l’Eldorado

De ces amateurs

De sensations fortes.

 

Afrique

Amérique du Sud

Même combat

Même peuple

Même ouverture aux autres

Même médiatisation

Mêmes couleurs

 

Amérique du Sud

Afrique

Même engouement

Même rêve

Mêmes enfants

Même richesse de paysage

Même envie de réussite

 

Mais s’il vous plait

Plus d’enfants fauchés

Car trop enthousiastes

Plus de pilotes

Allant au-delà de leurs limites

 

 

 

S’il vous plait

Seulement quelques plaies et bosses

Il faut que la tradition se perpétue

Il faut que le métier rentre

 

Mais qui maintenant

Construira le puits dans le désert africain

 

Mais qui maintenant

Apportera livres et fournitures aux écoles africaines

 

Mais qui maintenant

Laissera les quelques euro

Qui permettaient aux familles

De vivre plusieurs mois

 

Mais qui maintenant

Se rappellera de ceux

Qui ont laissé leur vie

Sur les pistes du Dakar

Pour assouvir leur rêve

 

Y aura-t-il un nouveau Thierry Sabine

Y aura-t-il un nouveau Daniel Balavoine

Y aura-t-il une nouvelle folie des hommes

Et que faites-vous du décalage horaire ?

 

Tu m’avais promis

De m’emmener

Dans le désert de l’Homme Bleu

 

Tu m’avais promis

Que l’arbre du Ténéré

Je le verrai

 

Et maintenant

 

Il va y avoir encore plus de kilomètres

Il va falloir encore plus de temps

Il va falloir tout en plus grand

 

Pourquoi Messieurs les Rebelles

Avez-vous brisé mon rêve

 

Il ne tenait déjà plus que sur une patte

 

Pourquoi Messieurs les Rebelles

N’avez-vous pas voulu que j’aille

Prendre des forces auprès de son arbre

 

Pourquoi Messieurs les Rebelles

Avez-vous craché dans la soupe ?

 

Vases communicants – décembre 2012

Pour les Vases communicants de décembre, j’ai le plaisir d’accueillir Éric Dubois.

Pour une présentation des Vases Communicants : « Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » (copié collé de la page Facebook dédiée).

Mon propre texte est publié sur le site «Les tribulations d’Eric Dubois ».

 

Nous sommes des silences

entre les lignes

 

 

Des phrases mortes des virgules

vite expédiées

 

Des mots sortis au hasard de bouches

anonymes

 

Sur des visages effacés

 

Nous et ce qui nous ressemble

qui porte nos traits

 

Qui a nos mains nos jambes

nos yeux

 

Ce qui nous pétrifie

dans la lumière

 

Ce ou plutôt ça

ce quelque chose

 

Ce vocable à peine prononcé

par une langue difforme

 

Dans le palais brisé

une voix

 

Tente d’appeler

le monde

 

 

 

 

Novembre 2012

 

ERIC DUBOIS

Eric Dubois est né en 1966 à Paris.

Auteur de plusieurs ouvrages de poésie dont  entre autres « L’âme du peintre » (publié en 2004) ,  « Allée de la voûte »(2008), « Les mains de la lune » »(2009), « Ce que dit un naufrage »(2012) aux éditions Encres Vives, « Estuaires »(2006) aux éditions Hélices ( réédité aux éditions Encres Vives en 2009), « C’est encore l’hiver »(2009) , « Radiographie » , « Mais qui lira le dernier poème ? » (2011) sur www.publie.net, « Mais qui lira le dernier poème ? » aux éditions Publie.papier, « Entre gouffre et lumière » (2010) chez L’Harmattan ,« Le canal », « Récurrences » (2004) , « Acrylic blues »(2002) aux éditions Le Manuscrit. Participation à de nombreuses revues.  Textes inédits dans les anthologies  Et si le rouge n ’existait pas ( Editions Le Temps des Cerises, 2010) et Nous, la multitude( Editions Le Temps des Cerises, 2011), Pour Haĩti( Editions Desnel, 2010) , Poètes pour Haïti (L’Harmattan, 2011), Les 807, saison 2( Publie.net, 2012), Dans le ventre des femmes (Bsc Publishing, 2012)…

Responsable de la revue de poésie en ligne « Le Capital des Mots ».

Blogueur : « Les tribulations d’Eric Dubois ».

http://ericdubois.net
http://ericdubois.info
http://le-capital-des-mots.fr

 

 

Nous sommes tous des chefs-d’œuvre

Finalement, j’ose réagir à mon tour à la communication faite par Antoine Compagnon lors du PNF de lettres qui s’est tenu à la BnF puis au CNAM les 19, 20 et 21 novembre derniers, et dont le programme était : Les métamorphoses de l’œuvre et de l’écriture à l’heure du numérique : vers un renouveau des humanités ?

Je viens de lire le billet de François Bon et le commentaire de Marc Jahjah qui ont rallumé les sentiments mitigés éprouvés lors de cette communication. Une image m’a réellement choquée, en tant que professeure de lettres et petite lectrice et encore plus petite écrivaillonne.

C’est l’image montrée puis laissée un long moment ensuite de ce Code QR représentant l’œuvre de Marcel Proust. M. Compagnon commentant : Proust en numérique, c’est cela (je ne mets pas de guillemets car je crois que ce n’est pas exactement au mot près ce qui fut dit) :

Ceci est un QR Code

Cependant, il est assez facile de répondre que Proust en version papier, c’est (aussi) cela :

Ceci est un ISBN

 

La répartie me semble si facile et évidente que je comprends bien que l’image du Code QR était bien affichée à dessein dans cet amphithéâtre de la BnF, avec une intention.

Il me semble que, justement, ce qu’induit le numérique, c’est de l’humain dans la machine, encore une fois. Car Proust en numérique, ce n’est pas Proust numérisé, c’est bien Proust numérique, c’est-à-dire une œuvre qui est diffusée et commentée, que peut-être (?) on est à même de lire davantage que dans sa version papier. J’adopterais pour ma part une autre image pour parler de Proust numérique :

Proust sur Babelio

En tant que professeure en lycée, je suis sans cesse confrontée à cette problématique : transmettre une culture littéraire éminente, reconnue, mais aussi vivante et parlante tout en faisant en sorte que les élèves s’autorisent à lire et à écrire, même si leurs écrits ne sont parfois pas d’une qualité extraordinaire. Leur apprendre à sentir et à réfléchir, à oser prendre parti, à critiquer dans le sens le plus noble du terme. Lorsque je lis les commentaires sur Babelio, loin d’être scolaires, ce qui ressort c’est justement cette autocensure que l’on s’administre parce que l’on sait bien que des personnes bien plus éclairées sauraient mieux dire, écrire, publier, partager sur cette œuvre. Or, de quoi s’agit-il ? Lire Proust grâce au numérique, c’est aussi lire ce commentaire sur Babelio d’une lectrice qui commence par des circonvolutions sur son incapacité à écrire un commentaire digne de ce nom :

Je sais seulement que ce livre a eu un effet sur moi. Après sa lecture, je n’ai jamais plus eu peur d’aucun livre, aussi gros et impénétrables soient-ils. Après la lecture de « Du côté de chez Swann », je me suis dit que je n’étais peut-être pas totalement hermétique aux choses de la littérature, pensée qui était assez solidement ancrée en moi auparavant.
Me voilà donc bien fine, avec au creux des mains un livre pas si petit que ça, que j’ai passé un certain temps à lire, dont je puis affirmer que je l’ai bien aimé et avec tout cela, je suis pourtant incapable d’expliquer pourquoi. C’est bête, n’est-ce pas ? Certes mais c’est mon ressenti, ce qui signifie, plus que jamais, pas grand-chose.

 

Je crois que proposer Proust affecté d’un QR Code, c’est faire doublement peur : peur du numérique-machine à broyer l’humain et sa littérature en des signes incompréhensibles, peur de ne plus comprendre ce monde grâce à la littérature. Or le commentaire que j’ai cité pointe justement cette peur que l’on a devant des œuvres élues comme majeures. Ce que je lis dans ce commentaire, ce ne sont pas les erreurs de français et l’incapacité, affirmée, à toute analyse, non, c’est le partage d’une sensibilité et d’une incapacité à écrire – or, il me semble que l’on est dans une problématique éminemment littéraire et une recherche proustienne. Proust numérique c’est un bel oxymore : ce qu’il y a de plus fin avec ce qu’il y aurait de plus antihumain et de moins cultivé. Or, Proust numérique n’est pas Proust numérisé : il ne s’agit pas de remplacer l’outil livre ISBN par l’outil livre numérisé par un QR Code. Non, Proust numérique, c’est une œuvre et un auteur que tout un chacun (selon le vœu du Collège de France qui ouvre ses portes à tout un chacun), tout un chacun, donc, qui peut y accéder, l’ouvrir, le parcourir, le lire, partager sa lecture et la commenter, l’annoter et la copier-coller, s’approprier et répéter cette œuvre (soyons des humanistes numériques aussi !). Non, décidément, Proust numérique, c’est un beau pléonasme.

 

 

ceci est un rêve

certainement

il a commencé tôt ce matin

mais non

il a commencé un jour sur Twitter

lire lire lire

les textes d’auteurs numériques pas excentriques pas étriqués

il y a eu ce moment japonais

répété dix fois

perte de repères séculiers

où aller errer

dans ce bois dans ce fer dans cette lumière qui réverbère les questions dans les pupilles

et puis tirer pousser tirer pousser les portes inhumaines

et tomber – mais non c’était avant

sur cette salle boisée vidée des écrans

un seul persistait fidèle

alors deux photos pour clore

écran 1écran 2

 

et voilà

la journée est finie

et puis j’ai retrouvé Infusoir et MélieMéliie

tweetTexte

Du numérique en (toutes) lettres #4

Voici donc nos deux premiers mois de cours écoulés. Pause vacances. Moment de faire un petit point car les freins me semblent bien présents. Freins économico-techniques mais aussi (surtout ?) mentaux, culturels ?

Ce matin, cours au TNI, cours mauvais s’il en est. Comme une mayonnaise qui finit à la poubelle. D’abord, le TNI a un problème de connectivité toujours pas résolu ; le tableau a été donné l’année dernière, cette année je me sens seule avec. J’ai beau avoir alerté les personnes mandatées, pas de réponse pour une quelconque réparation de ce câble qui empêche le Tableau d’être interactif. Donc c’est un magnifique vidéo-projecteur que j’ai. Or j’avais préparé un plan de dissertation sous forme d’étiquettes mélangées pour que les élèves les manipulent et les remettent dans l’ordre. Sauf que, comme ça ne marchait pas, je suis restée coincée derrière mon bureau et à ma souris d’ordi,  bureau lui-même tellement rapproché du tableau (velleda) que je ne pouvais plus bouger. Le numérique, ce n’est pas du tout du virtuel. C’est un décor de théâtre qui fait rater la pièce s’il n’est pas soigneusement monté. Comme une mayonnaise, disais-je ! Bref, niveau interactivité, ce fut dur.

Voilà mes constatations après ces quelques semaines.

1. Nous avons en deux mois à la fois bien avancé et en même temps pris du retard :

  •  Bien avancé du point de vue de la méthode. Ils n’ont pas cessé de travailler (puisqu’ils n’ont pas de classeur sur lequel gratter du cours mais un carnet d’écrivain ; cependant, certain.e.s n’ont pas encore compris à quoi il sert puisque si des élèves prennent à la volée ce qui se dit à l’oral, la moitié des 30 élèves au moins n’écrit que lorsque je le leur suggère, ou n’écrit que ce que je peux écrire au tableau… >> point à voir avec eux à la rentrée). Donc, mes élèves ont pratiqué la question du corpus, la lecture analytique, l’écriture d’invention (censée acquise en fin de 2nde, et de fait étaient pas mal au point), le Commentaire et la Dissertation (en cours). C’est la première fois que tout cela est fait avant les vacances de novembre depuis que je suis dans ce lycée.

  • Mais pris aussi du retard puisque nous n’avons « fait » que quatre textes (il en faudra une trentaine en juin pour l’oral). Je compte bien que nous accélérions évidemment, au fur et à mesure de leurs progrès.

2. Du point de vue de l’écriture, ils commencent à se prendre au jeu de l’atelier d’écriture, et ont pour la moitié (seulement, mais c’est énorme au regard des autres années où je « fonctionnais » différemment) posté sur le blog des haïkus en guise de commentaire des textes de la séquence. Certains communiquent avec moi par mails, d’autres via twitter pour demander un renseignement.

3. Quels sont les freins ? (je livre ces remarques sous forme d’impressions, rien d’autre, mais des impressions qui me font bien réfléchir).

  • De ce que je peux voir (et ma vision est certainement soit déformée soit partielle), le taux d’équipement et de maîtrise est le même que le taux d’élèves qui suivent à peu près, voire bien.

  • Il semblerait qu’internet soit considéré comme une zone de divertissement ou d’aide à la demande. Qu’il y ait de la littérature sur le web laisse perplexe. J’ai des élèves qui ne lisent que papier (les « livres »). Cependant, en « littérature anglaise » leur fut demandé de lire des nouvelles en ligne. Trois élèves m’ont fait remarquer que, contrairement à ce que l’on dit, ils ne vont pas sur internet tous les jours. Je ne sais pas. Je crois que dire qu’on n’a pas accès à internet est une façon très facile et employée parfois de façon frauduleuse pour s’exempter d’une tâche. Très difficile dans ces conditions de réagir, entre la discrétion sur leur niveau de fortune et le combat contre la mauvaise foi.

  • Donc je me ressens comme une briseuse de freins, de représentations. Non, je ne vous ferai pas gratter un commentaire de texte, c’est à vous de trouver quoi dire (mais je suis là pour souffler bien sûr). Non, je ne vous distribuerai pas de fiche méthodo, ni de fiche sur tel mouvement littéraire, mais à partir de nos découvertes nous la construirons. Non, je ne vous ferai pas de contrôle de conjugaison. Non, je ne vous ferai pas faire non plus de contrôle de lecture sur le roman à lire pour la rentrée et que nous étudierons ensuite. Non, vous n’aurez pas de note à votre dissertation à rendre le 23 novembre (mais vous pouvez m’appeler à l’aide d’ici là via les canaux numériques) mais votre copie sera évaluée. Donc, oui, vous travaille(re)z pour vous, et juste pour vous. Oui, vous devrez parcourir le blog qui ne vous livre pas billet après billet le contenu habituel du cours mais nos remarques, des liens à explorer, des écritures… Non, nous ne préparons pas le bac, nous lisons et écrivons.

  • Il serait très facile de dire que les élèves sont passifs et mauvais. J’entends très souvent cette phrase, très très souvent. Alors, les « miens » ? je ne les considère pas comme passifs. Ni mauvais. Je considère qu’il est de mon devoir qu’ils ne le deviennent pas lorsqu’ils sont en cours avec moi. Parce que « passifs » et « mauvais » ne doivent pas être prononcés comme une sentence au conseil de classe mais doivent être des constats d’entrée en cours, et tout le cours doit consister à transformer, malaxer, cette apparente passivité et cette apparente inaptitude pour qu’eux-mêmes se découvrent pas si nuls, voire plutôt intelligents et intéressants. C’est peu de dire que c’est un combat de boxe. Mais j’ai mes gants bien enfoncés, lacés, je suis prête, et point lassée.

  • Je résiste à la tentation d’arriver en cours et de leur dicter un beau petit commentaire, moi qui aime tant parler, sous forme de cours dialogué, pour avoir l’impression qu’ils « participent » (au moins dix doigts levés ! Oui mais les 20  autres ?) ! Ils doivent, en effet, à l’oral préparer pendant 30 mn une réponse organisée à une question (qui ne sera pas celle vue en classe) – 10 points ; puis « dialoguer » avec l’examinateur sur ce qui fut travaillé pendant leur année de Première – 10 autres points. J’ai entendu beaucoup trop de candidats réciter leur cours sans prêter attention à la question (sauf les « bons », eux savent s’en sortir, mais tous les autres, non) pour ne pas me laisser aller à cela. Je veux que mes élèves sachent réagir seuls devant une question sur un texte qu’ils connaissent. Mais comme c’est difficile. Or il me semble que c’est presque un devoir moral de premier plan que d’aider justement ces élèves qui a priori ne sont pas destinés à ScPo ou à Ulm (quoique, j’en ai repéré une ou deux…), à adopter eux aussi des pratiques numériques lettrées efficaces et poétiques, poiétiques. Sinon, je creuserais avec ma craie ou mon diaporama en mode frontal ce fameux fossé qui se fracture et se fissure, et se creuse et nous sépare, et que le numérique grossit à sa loupe énorme.

Travailler (avec) le numérique, c’est mettre en place tout un tas de scénarios pour rendre actifs mes élèves. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont plus de contact avec le papier. Contacts avec leur carnet, leurs copies, leurs photocopies de textes, leur manuel, leurs livres.

Travailler (avec) le numérique, c’est travailler beaucoup de matière. Malaxer. C’est le verbe que je ne cesse d’employer en ce moment. Malaxer les mots, les phrases. Malaxer les textes. Malaxer les freins pour faire sauter les verrous. Comme un potier sa glaise. Comme un poète sa musique.

 

Du numérique en (toutes) lettres #3

Après un mois d’expérimentation (voir billets 1 et 2) , nous entrons « dans le dur ». Heureusement que je commence à avoir un peu d’expérience (1), car même armée de mes années passées à bloguer « pour » sinon « avec » les élèves, le découragement guette chaque fois que je crois percevoir un intérêt moins fort que celui que j’avais rêvé de voir s’épanouir sur des visages radieux d’élèves.

Même après avoir créé une page Facebook pour relayer les informations sur le blog, impression que les élèves ne s’en sont pas encore emparés. Ils ne sont par exemple pas allés le consulter pour rédiger leur dernier travail en date. Sur la page FB, peu de « j’aime », et toujours par les deux mêmes élèves. Sur Twitter, une seule élève a pour l’instant spontanément écrit au compte de la classe pour le tenir informé de l’avancée de son devoir. Je les ai inscrits au Festival de Twittérature, Annie Côté est même gentiment venue dans leur classe en visio-conférence et les a fait rire par son humour délicieux. Mais toujours pas de tweet posté de leur part sous la balise #FestTwC

C’est donc le moment où l’on se poste devant le miroir et où l’on se dit : « Alors, qu’attendais-tu ? Que cherches-tu à obtenir ? Tu te croyais forte et te voilà en situation délicate ». Car la tentation est immense de reprendre le cours à l’ancienne : j’arrive avec mon texte d’étude, mon introduction, ma problématique, mon plan, ma conclusion, et je le leur fais écrire, avec des interventions d’élèves (toujours les mêmes volontaires). Mais j’ai encore l’énergie de refuser. Pas question de les laisser s’assoir et attendre que le spectacle se déroule. Cependant, comment à la fois leur expliquer et leur apprendre un certain nombre de choses (la théorie de l’absurde par exemple) tout en les rendant actifs ? Je ne dispose que d’une salle multimédia équipée de 18 postes pour 30 élèves, un travail à deux ne me semble pas convenir. Et encore faut-il que la salle soit libre. Dans ma salle équipée d’un TNI, je prends leurs remarques en notes (soit assise devant le clavier pour que mon corps s’efface et qu’ils soient collectivement à réfléchir – interdiction de noter ce que j’écris, noter seulement les idées qui leur viennent), ou au tableau blanc marqueur que je prends en photo ensuite avec ma tablette et que je transcris ensuite en billet de blog (comme celui-ci). Mais j’avais rêvé d’un FabLettresLab…

Nous n’avons pas encore trouvé un rythme de croisière : certains ont transformé le « carnet d’écrivain » en cahier grand format, collent les textes, prennent des notes, s’organisent comme ils peuvent. Au moins, ils prennent des notes. Mais ce n’est pas mon projet.

Une élève a réclamé des notes et non une évaluation codée : je lui ai répondu de me faire confiance, que ce qui compte c’est qu’elle finisse par savoir elle-même au moment de rendre son devoir ce qu’elle a bien fait et ce qu’elle a moins bien fait. Car, lui dis-je, si vous avez 6/20 ou bien 7/20 ou bien 9/ 20, quelle différence sauf le préjudice moral ? Si vous avez des pastilles rouges, vous savez tout autant que cela n’est pas encore parfait mais vous n’êtes pas punie par la note.

Mais le chemin du retour fut rempli de doutes et de fatigue. On finit par ne plus savoir si on se fait plaisir, si on est dans une vraie démarche pédagogique, si cela va les aider plus que les perturber. Bref, le doute dévastateur.

Mais le lendemain, on rallume l’écran et on poursuit…

(1) En effet, j’ai pu remarquer comme c’est long de changer les habitudes des élèves : l’outil numérique n’est pas magique, ils ne vont pas manifester de la joie devant votre blog et/ou votre compte Twitter et/ou votre page Facebook : à quoi ça sert ? (peut-être même : « Quel est le piège ? »), c’est ce que j’entends (en sourdine dans leurs regards) chaque fois. En revanche, si je leur fais faire même une dictée, aucune remise en cause. Sont bien dressés…

Du numérique en (toutes) lettres #2

Voilà trois semaines que nous travaillons « numérique », les 30 élèves de Première L et moi, et déjà quelques constats :

  • annoncer dès le début d’année comme une évidence qu’on utilisera les outils numériques est bien plus efficace qu’après une certaine période que l’on aurait tendance à vouloir laisser passer pour connaître les élèves et « oser ».
  • la plupart des élèves ont créé une adresse mail « professionnelle » (c’est-à-dire avec prénom et nom) et tous sauf 1 m’ont envoyé leur fiche de rentrée par mail.
  • une remarque à propos des mails : on nous bassine les oreilles avec le langage SMS, il me semble que leur façon d’utiliser le mail est plus préoccupante et intéressante. Ils semblent le considérer comme un outil de partage seulement et non, aussi, de communication : presque tous les mails reçus comportant un devoir étaient muets (pas un mot), ne figurait que la PJ. Donc, du travail de ce côté-là.
  • c’est la troisième année que je fais utiliser Twitter, pour la première fois ils ont pour les 2/3 d’entre eux déjà un compte. Auparavant, les élèves avaient découvert ce réseau social lorsque je le leur ai présenté. Cela amène une vraie évolution : auparavant, je leur faisais créer un compte d’élève qu’ils n’utilisaient que pour nos activités pédagogiques. A présent, ils utilisent leur propre compte pour poster aussi des tweets dans le cadre de travaux de français. Nous voyons donc apparaître des noms de comptes et des photos de profil que l’on qualifiera de  farfelus. La prof de français est ravie : nous expérimentons in situ les problématiques de la situation d’énonciation : qui suis-je quand je tweete cela ? est-ce que je m’autorise à publier des travaux d’école alors que ma TL est habituée à me voir tweeter dans un autre registre ?
  • Une précision d’importance : je m’interdis de lire leur TL (sauf au tout début où j’ai lu quelques tweets de deux d’entre eux pour évaluer sommairement s’ils tweetaient beaucoup ou non). Il me semble qu’il faudra que soit notée quelque part la déontologie du professeur qui publie sur les réseaux sociaux. J’ai pu voir des pratiques que je trouve malsaines : profiter de son aura de prof pour établir une forme de communication mi-sérieuse mi-cool avec ses élèves – cette ambiguïté me déplaît fortement. Il faut coûte que coûte maintenir la ligne rouge dans notre communication avec nos élèves, tant qu’ils sont nos élèves. A défaut, nous manquons à notre devoir de les éduquer et nous empiétons sur des espaces qui ne sont pas les nôtres (espaces de relations amicales ou familiales).
  • je leur ai créé une page Facebook de classe, uniquement pour relayer les infos du blog et surtout pour qu’ils puissent retrouver son adresse qui n’est pas des plus simples (http://blog.crdp-versailles.fr/lsaintex) ; cela m’a amenée à leur demander qui avait un compte FB et qui était sur ce réseau vers 22h. Il a fallu que je précise que je n’étais pas leur maman et qu’ils pouvaient me le dire pour qu’une armée de bras se lève. D’accord, c’est noté ;-)
  • ils ont donc un carnet d’écrivain qui leur sert, pour l’instant, à  prendre des notes et à écrire leurs premiers jets. Sur le blog sont postés les textes étudiés et les remarques auxquelles nous sommes arrivés. Pour l’instant, je leur en distribue une version sur papier car ils ont du mal à lire sur écran. Cependant, ils n’annotent pas beaucoup leur version texte, le texte affiché au TNI étant annoté par la classe de façon collective puis publié via une capture d’écran sur le blog. Les activités d’écriture créative ont été postées sur Twitter, mais je vais leur faire utiliser davantage leur carnet.
  • Fracture numérique ? de ce que je vois de mes élèves (cela n’a donc rien de scientifique), elle existe bel et bien aux deux niveaux financier et intellectuel. De l’importance d’équiper les établissements, mais aussi les élèves (et les profs). Je les ai fait tweeter en classe sur leur smartphone à deux reprises (environ une bonne moitié en a un, en tout cas l’a sorti) : la première fois ils ont utilisé leur forfait, mais la seconde ils ont demandé à pouvoir se connecter au réseau : ah, problème…Du coup, on a tweeté avec le compte de la classe vidéo-projeté grâce à mon iPad (très pratique, le clavier occupant la moitié du tableau numérique, on peut écrire depuis le TNI  et/ou la tablette).
  • Je leur ai créé un compte individuel sur le blog pour qu’ils puissent y écrire. Pour l’instant ils disposent des droits minimum. J’espère leur donner de plus en plus de droits (notamment le droit de publier). Ils ont écrit une synthèse d’une activité menée en classe, et ont pu constater l’intérêt du traitement de texte (sommaire) de l’interface. La construction des paragraphes commence à être comprise. Le copier-coller est un vrai bonheur (j’ai remarqué comme les élèves ont tendance à gommer leur brouillon pour écrire le cours à la place : ce doit être une période révolue, tout faire pour que cela n’arrive plus).
  • Je leur ai demandé d’installer un logiciel de carte heuristique chez eux, il nous servira non seulement à organiser les idées mais aussi à prendre des notes pour faire des fiches (pour l’instant, ils pratiquent la fiche selon la réduction : une page de manuel devient…une mini-page de manuel).
  • Cela n’a pas de lien avec le numérique de prime abord mais en réalité, si : j’ai décidé d’évaluer leur devoir à l’aide d’un code couleur (explications ici) en leur expliquant qu’il s’agissait pour eux et moi d’évaluer leur travail, leurs progrès et leurs difficultés, que ce qui compte c’est la direction et non le pseudo objectif d’atteindre la sacré 10/20. Le numérique avait permis de me camper dans une posture de pédagogue (au sens étymologique : celui qui est en chemin avec son troupeau, non pas tout devant mais au milieu pour faire avancer tout seuls les uns et attendre et encourager les retardataires) : le numérique – qui me permet de m’assoir à côté de mes élèves en salle informatique, ce qui est loin d’être anecdotique, vrai compagnonnage – le numérique, donc, en changeant ma posture, a permis de faire comprendre et accepter cette forme d’évaluation (je revois encore le visage angoissé d’une élève apprenant que je ramassais leurs travaux, elle qui n’avait fait « qu’un brouillon ».) L’idée est aussi qu’ils prennent conscience de ce qu’ils sont en train de faire par rapport à ce que je leur demande : un premier jet, un devoir organisé, auquel il faut apporter plus de soin et de temps, etc.
  • Et de mon côté ? passer du temps et de l’énergie à préparer les activités de cours est très stimulant et passionnant. Ce qui me semble particulièrement chronophage, en revanche, c’est la tenue du cahier de textes car elle demande une régularité très forte. Lorsque l’on voit ses élèves du jour au lendemain, difficile de s’astreindre le soir du premier jour à poster les devoirs pour le suivant. Comment font les professeurs qui ont quatre classes en français ?
  • à suivre…

lire ou lire ? lire !

Dostoïevski

J’ai un Netbook, un MacBook, un BlackBerry, un iPad et depuis peu une liseuse Kindle touch. J’ai des dizaines de livres sur des étagères, très jolies mais derrière moi ou sur le côté, gauche. Je fais utiliser un manuel dans ses versions papier et numérique.

J’ai acheté une liseuse pour son nom, par caprice, par curiosité, pour lire. Et les livres que je charge dedans sont pour une bonne partie des classiques : Balzac, Flaubert, Proust, Hugo. Aussi quelques livres qui viennent de sortir et dont je profite du moindre coût en numérique. Beaucoup de livres de Publie.net parce que dans la vie il y a un avant et un après Publie.Net. Dans ma vie de prof aussi, d’ailleurs. Le numérique me donne du jus pour créer inventer varier imaginer oser ne pas m’enrôler. Je pense qu’on peut faire d’excellents cours sans numérique. En revanche, moi, le numérique, il m’a sauvée. De la routine, du dégoût (de moi), de l’ennui profond.

Avoir une liseuse dans la main, ce n’est pas seulement dépenser mon argent alors que j’ai pas mal des livres de ma liseuse en papier aussi. Hier, dans ma liseuse, j’ai lu quatre pages de Crime et Châtiment, trois pages d’Une saison en enfer, des pages de Proust (ah, comme elles sont moins effrayantes qu’en Pléiade, les phrases de Proust ! comme elles durent des pages et des pages de liseuse !), le début de Bouvard et Pécuchet.

Alors, avec ma liseuse, je lis – je relis, je navigue, je grapille, je fragmente, je concasse, je brise et recouds, je savoure. Les pages, les phrases de Dostoïevski, de Rimbaud, d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs et de Flaubert lues ensemble, c’est mon expérience voluptueuse de lecture d’hier, levée à 5 heures ce matin pour recommencer. Vous comprenez, je ne dors plus car je suis hyper connectée. À mes livres. À mon livre personnel, unique, expérimental, de livres.

 

Du numérique en (toutes) lettres #1

J’ai passé les vacances à imaginer ce que j’allais bien pouvoir faire faire à mes futurs élèves de 1ère L pour leur permettre :

  • d’aimer lire
  • d’aimer écrire
  • de s’autoriser à lire
  • de s’autoriser à écrire et à publier

J’ai eu deux trois idées que je leur ai présentées à la prérentrée. De plus, le sort est avec moi, moi qui rêvais d’un cours tout numérique, non pour sauver des arbres mais parce que c’est ce qui me semble le plus apte à les rendre tous en même temps un peu actifs – donc le sort est avec moi car je n’ai toujours pas eu le privilège de recevoir mon quota perso de photocopies, donc pas une seule photocopie à leur distribuer, néant. M’en fiche, j’ai mon ordi, mon iPad, mes TNI (oui, MES, gniark gniark gniark), mon manuel en ligne, mon blog, mon compte twitter, mes adresses mail, mes idées, bref, parée.

Or donc :

  • leur ai demandé d’avoir toujours sur eux un carnet (papier, ah ah ah !) pour tout noter : leurs idées, leurs brouillons, leurs travaux d’ateliers d’écriture (ah, les yeux qui brillent à entendre seulement cette expression), leurs prises de notes, bref tout. Mais attention, un carnet à choisir précieusement. THE carnet, celui qu’on ne veut surtout pas perdre.
  • leur ai donc répondu à leur question « et on achète un classeur ? » : « non » Oh le stress tout à coup. Quoi, on ne va pas gratter ? eh non, on va (tâcher) d’écrire. Où ? sur le carnet, sur le blog, sur Tw, bref partout.
  • J’ai donc créé un blog qui devra(it) leur servir de classeur commun. On dépouille en classe et ensuite un ou plusieurs écrit le compte rendu, l’analyse, etc.
  • Je leur ai aussi expliqué comment leurs travaux et devoirs seraient évalués. Mais là je n’ose pas écrire ici tout de suite en quoi cela va consister. Je préfère d’abord expérimenter.

Voilà. A présent j’attends d’être vendredi pour commencer.

Et tout à coup, je stresse.

Les langues mortes se ramassent à la pelle…

Jour de prérentrée dans la grisaille parisienne typique d’un mois de novembre. Mais nous ne sommes que le 3 septembre. Je découvre que j’ai bien les élèves de 1ère L dont je rêvais en Français ET en Littérature…mais aucun latiniste à l’horizon dans mon emploi du temps. Renseignements pris, il est prévu que j’aie les élèves de Tle qui sont…deux. Sauf qu’il n’y a aucun créneau non plus dans l’emploi du temps des élèves pour la moindre heure de latin (les textes officiels en prévoient trois).

Ce n’est même plus de la colère, c’est de la lassitude, une déception énorme. Ce n’est que ma 15ème rentrée et pourtant je porte ce sacerdoce comme un fardeau chaque année plus lourd. J’en imagine des projets, des idées, des « trucs » pourtant… Mais douloureuse impression aujourd’hui que le vent les emporte, chaque fois. Les effectifs de nos latinistes et hellénistes au lycée de Mantes-la-Jolie sont en très nette baisse depuis la réforme du Nouveau lycée de 2008 (d’une vingtaine en 2nde par groupe de latin et de grec, on est arrivés à 5 les grandes années). Très lasse aussi des sourires en coin de collègues que cela amuse ou ne touche pas, ni de près ni de loin, et croient que ce sont les élites dont on brise les oripeaux quand c’est la culture pour tous qu’on ne distribue plus qu’aux privilégiés.

Ce qui m’use également, c’est d’entendre dans le même temps des remarques sur l’inutilité de ces vieux trucs qu’il n’est plus la peine d’enseigner et des remarques sur l’inutilité d’enseigner le numérique. Il faudrait savoir. Pour moi, ce qui me fait (professionnellement) respirer chaque jour, c’est cette conscience aiguë de participer à une révolution de la chose écrite, pensée, lue, partagée, commentée, publiée ;  c’est cette conscience aiguë d’entrer et de faire entrer dans ce que l’on nomme les « humanités numériques »,  qui sont le lieu et le moment à ne pas manquer pour devenir êtres humains d’aujourd’hui, de tout à l’heure, de demain. Y initier mes élèves  dans le même geste de pensée que celui qui consiste à leur dispenser une formation intellectuelle grâce aux langues et cultures de l’antiquité, ce n’est pas passionnant, c’est vital ; comme l’art est vital, comme la littérature est vitale, tant que ce monde et celui de demain nous seront énigmatiques ; c’est  prendre on ne peut plus au sérieux ces élèves qui me sont confiés ; c’est rêver leur entrouvrir une porte vers des merveilles. Je n’ai que faire de mon trésor si je ne peux le partager.

Mise à jour à 21h48: un mail m’informe qu’une solution a été trouvée, nous aurons donc deux heures de latin mes élèves et moi ;-)

Elle…

Elle écoute le bruit des dessins animés du matin

Elle repense aux gros sacs posés dans l’entrée

Elle boit son café un peu tiède, un peu froid

Elle clique enfin sur l’icône publier

Elle voit que le soleil est là et plisse les yeux

Elle entend la machine finir de laver son linge

Elle regarde le corps aimé vautré sur le canapé

Elle tape sur les touches parce que ça la rassure

Elle entend encore les paroles prononcées

Elle hoche la tête et chasse la mèche de cheveux pour écrire

Elle se lève, marche pieds nus, hésite, va à droite, tend le bras, fume sur le balcon

Elle déplace un objet d’un meuble à un autre

Elle ramasse deux miettes de pain, ou de céréales

Elle s’assoit et reprend

Elle entend la voisine et ses claquettes dans l’escalier – un jour elle va tomber

Elle essaie d’écrire de plus en plus vite pour que ce soit drôle

Elle tâche de ne pas y penser mais c’est très difficile

Elle attend d’entendre encore la voix qu’elle aime tant

Elle se dit qu’elle ne se couchera pas tant qu’elle n’aura pas fini d’écrire un texte en retard

Elle préfère taper au hasard sur les touches, c’est bien plus drôle

Elle aimerait se verser un autre café

Elle écoute le bruit des dessins animés

Elle ferme les yeux

Réalité augmentée

Arrivée dans la cuisine, se pencher pour voir où est le chat, s’il n’est pas déjà dans ses jambes. S’il est déjà là, ce qui est le cas la plupart du temps, commencer par lui caresser la tête, puis donner les croquettes. Attendre chaque fois un remerciement, par automatisme. Tendre la main vers le placard de droite, prendre du café, vérifier ensuite le niveau d’eau, choisir une tasse, toujours la même, la poser, faire couler le café, attendre, l’allonger. Dans un des bols préférés, il n’y en a pas d’autres de toutes façons, verser les céréales, le lait. Tout porter sur la table puis déplier la tablette. C’est à présent que le petit déjeuner prend son extension. Il va s’agir de croquer les céréales tout en faisant défiler le monde coloré. Heureusement, la tablette tactile se nettoie assez bien. On n’a pas peur de mélanger la réalité à la virtualité. Passer d’une page à une autre, avaler une bouchée de temps en temps, vérifier aussi que le café n’est pas froid. Souvent aussi, relever la tête et méditer à ce que l’on vient de lire, le comparer à ce que l’on voit dehors, en tirer des conclusions sur la vie, la mort, le temps, l’existence, bref, continuer à mastiquer le blé sucré lacté, dérouler les pages encore. Arrive le moment où il n’y a plus rien dans le bol. Se lever casse chaque fois le rythme. Se lever c’est prendre le risque de partir fumer, de se recoucher ensuite, de perdre le fil des pages déroulées. On s’était levé pour un petit-déjeuner rapide, la matinée a passé, il paraît que la vie tout entière est comme cela.

Inclusions du paysage

Chercher à lever les apparences

Atteindre la fleur, parcourir les couleurs,

apprécier et apprécier d’apprécier

Retourner la tête, arrêter de respirer

Laisser la surface nous imprimer son relief, on change de matière

Accepter encore d’être fasciné, approcher, se coller

Admirer la boucle qui accompagne

Voir ce banc, comprendre que l’histoire est là, qu’elle attend

Pour trouver la matière, il suffit de regarder par terre

Ne pas parvenir à comprendre tous les signes

mais constater que l’on cherche tous

à imprimer quelque chose quelque part

Méditer sur cette boucle, la jauger, l’évaluer, car elle nous  fait signe

Entrer dans le paysage

Suivre les lignes, changer de temps, d’époque, goûter ce flottement

Se surprendre à avoir plaisir à photographier cela comme ça

Admirer comme le paysage urbain établit un dialogue

S’étonner du bonheur à regarder cette fenêtre

Imaginer l’histoire des passages

Revenir et tout confondre

Suivre les écorces,

aujourd’hui j’ai suivi les écorces,

apprécié encore davantage le paysage urbain

- aller bien

Ce qui est très étonnant, c’est que les photos sont dans l’ordre où elles ont été prises ; le réel raconte donc bien une histoire ;-)

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Twitter : le lieu

On compare assez souvent Twitter aux salons des XVII et XVIIIèmes siècles, mais je crois que l’on pourrait étendre la comparaison à d’autres lieux : Twitter comme bar-tabac du coin de la rue, comme hall de gares, comme salle des profs, comme cour de récréation, comme cénacles, comme salle de cours. Tous ces lieux se créent grâce au balisage des tweets à l’aide du symbole #. Si j’écris des tweets affectés de la balise #Lettres, je transforme l’espace des réponses en lieu de savoirs, soit bibliothèque si je cherche une référence, soit salle des profs s’il me faut de l’aide, soit coin lecture si je veux partager une lecture. Tous ces messages inventent et informent un lieu de discours et sont en même temps discours du lieu. Certains cherchent à éviter ce lieu quand d’autres y passent tout leur temps, les uns sont d’affreux bavards quand les autres prêtent une oreille attentive et acquiescent de la tête au moyen du RT.

Ce lieu a transformé mes pratiques d’un autre lieu dans lequel je dois sans cesse créer et faire créer des discours : la salle de classe. Grâce à Twitter, la porte a volé en éclat, les fenêtres ne sont plus les parois d’un aquarium souvent étouffant et sclérosant. Elles deviennent fenêtres sur le monde, dont il faut apprendre à gérer les rideaux pour se préserver, écrans qui modifient la vision du monde (celle que l’on a du monde et celle que le monde a de nous). Faire entrer l’écran de l’ordinateur ne cache pas le tableau noir, ne casse pas la vitre, ne détruit pas la serrure de la porte. Faire entrer Twitter dans les quatre murs, c’est à la fois les éclater et les consolider : nous cherchons mieux à comprendre où nous sommes, qui nous sommes, à quoi servent nos discours.

Surtout, Twitter est une clé de voûte : il vient comme un chef d’orchestre susciter et organiser les autres paroles, celles qui sont sur le blog de travail, celles que l’on partage plutôt que de les garder dans son quant à soi, celles dont on se sert pour nourrir son propre discours, sa propre pensée, sa réflexion. Twitter est ce qui nous surplombe au moment où il nous élève. Twitter élève et le professeur n’en est pas écrasé pour autant.

Objets épars

Sur mon bureau ce matin :

Ma trousse bleue achetée à Sienne il y a longtemps

Mes nouveaux stylos (bleu, rouge, noir, mauve) achetés à moitié prix dans une papeterie qui « change de concept » – hâte de voir cela

Mon disque dur externe qui traîne l’air de rien alors que je lui ai donné tout ce que j’ai pu donner comme données à des âmes damnées aussi bien que bien nées

Mon bloc prise de notes offert par une banque à un colloque – me sert à arrêter de me prendre la tête ; j’y note mes idées, particulièrement celles de 4h du matin, les meilleures

Trois piles de livres qui se resserrent autour de moi – quant à les lire, c’est autre chose

L’enveloppe qui a servi à acheminer une carte postale du bout du monde – beauté des lettres maladroites tracées avec application

Des cartes et dessin accrochés sur le mur, notamment un dessin qui me représente en train de dormir

En vrac, les feuilles imprimées du programme de français de première – je prépare doucement, j’imagine ce qui va nous occuper l’année prochaine, temps à tuer

Une barrette qui n’a rien à faire là

Et puis cet ordinateur, blanc comme le bureau, la lampe, le disque dur – et mes idées, et ma nuit, et mon pyjama

Voilà

Kerouac – Haïkus

Découvrir au hasard du chemin, au fond de la librairie préférée, au plancher de bois, les haïkus de Kerouac, dans une édition bilingue. Avoir la radinerie de ne pas acheter le livre, car deux autres vendeurs de livres déjà écumés. Et envie d’écrire avec des gutturales.

Tête renversée

Dans le bac de la coiffeuse

Décrocher du temps

 

Les cheveux mouillés

Lissés, soignés, amadoués

Contact sur la tempe

 

Le peigne crisse sans bruit

dans mes cheveux

Je les regarde briller

 

Choisir les stylos

Lire toutes les pages

Écrire et encore

 

Flotter comme planche

Qui suis-je qui es-tu

Encore et écrire

 

Cette page n’est plus pourrie

Plus d’encre

Qui suis-je qui es-tu encore

 

Ouverture

Médaille des JO d'hiver (1948) à Saint-Moritz

A l’occasion de la cérémonie d’ouverture, c’est le moment (kairos disent les Grecs, le moment à ne pas laisser passer) d’en savoir plus sur la fameuse devise « citius, altius, fortius ». Plus vite, plus haut, plus fort nous dit-on sur Wikipedia (je me permets de confirmer cette traduction:-)) Cette devise justifie cette série de billets puisqu’elle a une finalité pédagogique, apprend-on sur le site FranceOlympique.com. Elle enjoint à donner le meilleur de soi-même dans une saine émulation – nous reviendrons bien sûr sur le mot saine (mens sana in corpore sano).

La grande qualité de cette devise est que même pour des oreilles de non-latiniste, elle sonne latin. Or, nous avons affaire non à des noms masculins en -us (tel fagus, le hêtre, vous savez, celui sous lequel  Tityre s’abrite de la chaleur pour jouer du pipeau dans la première Bucolique de Virgile) mais à des comparatifs de l’adverbe de la même racine que les adjectifs :

- citus = vite, rapide ;

- altus : haut ;

- fortis : fort, vigoureux, courageux.

 

Surtout, cette devise est particulièrement célèbre et intéressante par sa figure de style, très appréciée des classiques : le fameux rythme ternaire (3 x 1 mot), admirable car ces trois mots comportent le même nombre de syllabes, si bien que l’on a même affaire à la moitié d’un alexandrin – et c’est pourquoi cela sonne aux oreilles, d’autant que l’on a une rime interne. Rappelez-vous, encore, le vers fameux de Phèdre (Racine, Phèdre, I, 3) qui raconte son coup de foudre à la vue d’Hippolyte : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue » (4×3 – l’alexandrin parfait !-, dont 3x le même syntagme sujet+verbe et une rime).

Didon et Enée de Guérin, Musée du Louvre

Enfin, cette devise est mythique. Elle est due au Père Didon dont le nom sonne lui aussi aux oreilles de tout latiniste (c’est maintenant au programme de 5ème). Didon, c’est aussi le nom de la reine de Carthage qui s’éprit d’Enée, mais qu’Enée laissa sur la plage (« aux bords où vous fûtes laissée » aurait-on envie de réciter), obéissant à Jupiter qui lui enjoignait d’aller fonder une ville qui deviendrait Rome. Cette légende est connue aussi des Tunisiens chez qui Didon se nomme Elissa, c’est ainsi que les Romains appelaient aussi Didon. Virgile raconte le suicide de Didon dans l’Enéide (IV, 450 sq) :

 

Tum uero infelix fatis exterrita Dido
mortem orat ; taedet caeli conuexa tueri.
Quo magis inceptum peragat lucemque relinquat,
uidit, turicremis cum dona imponeret aris,
horrendum dictu, latices nigrescere sacros,
fusaque in obscenum se uertere uina cruorem.


« Alors, pitoyable, terrifiée par les destins,
Didon appelle la mort, lasse de contempler la voûte du ciel.
Comme une incitation à accomplir son dessein, à quitter la lumière,
elle voit, en déposant ses offrandes parmi l’encens des autels,
(c’est effrayant à dire !) la liqueur sacrée devenir noire,
et le vin des libations se transformer en un sang de sinistre présage. » (Traduction du site Itinera Electronica).

 

Ainsi, les JO sont-ils effectivement une histoire d’anneaux tressés entre eux, une culture commune que nous pouvons nous chercher et retrouver.

Car lorsque l’on s’attache aux mots de la devise, on s’attache aussi à tout ce dont ils sont porteurs. reportons-nous à l’excellent livre de F. Martin, Les mots latins, que tout latiniste connaît par coeur. Citus est la racine de ré-citer, tous deux formés sur le verbe cio, cis, cire,civi, citum = mettre en mouvement (ainsi, cire verba : « proférer des paroles », cire fletus : verser des larmes -mieux que « pleurer », pour garder l’idée de mouvement, de sortie). On a aussi le verbe solli-citer : secouer fortement, chercher à ébranler, chercher à obtenir (une médaille) ; sus-citer : prendre le malade par-dessous (sus-) pour le redresser, et ressus-citer (une médaille peut ressusciter un sportif à la carrière interrompue par une blessure). Altus est un de mes mots préférés. Il est formé sur le verbe alo, is, ere, alui, altum : nourrir, élever (aliment). Au passif, être nourri, il veut dire grandir. (On retrouve al- en ol- dans ad-ol-esco : grandir, vs ab-ol-esco : vieillir). Al-tus, l’adjectif a remplacé le participe alitus, qui signifie : haut, profond, d’où altum, i, n : la haute mer. Cette haute mer qui sépara Didon et Enée, mais aussi Bérénice et Titus, on repense aux vers de Racine (Bérénice, IV, 5) :

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

Mais pourquoi une devise en latin ? Nous sommes à la fin du XIXème siècle, le latin est encore à ce moment-là la langue qu’il faut apprendre pour faire des études (que l’on songe à Julien Sorel par exemple), mais elle est aussi la langue de l’église (or Didon est un homme d’église, qui s’occupait également de sport à l’école). Il est toujours assez amusant, dirons-nous, de voir en 2012 le latin persister (mais non point ressusciter) dans des formules très usitées. A croire qu’il garderait quelque chose d’essentiel comme un point de contact possible entre nous.

DR, drmlj – j’hésite encore

Depuis quelques jours, je me lève exprès pour aller lire les nouveaux billets postés sur des blogs que j’aime à suivre, je me lève pour lire particulièrement les billets d’ @IsabelleP_B qu’elle publie sur aux bords des mondes. De fil en aiguille, nous avons commencé à nous parler sur Twitter et ce matin son dernier billet (De l’hyperréalité d’Internet et de sa légèreté) et ses tweets me plongent dans une réflexion ontologique assez troublante. Pour le dire en un mot : qui suis-je ?

J’ai créé cette abréviation, drmlj, par commodité sur Twitter, afin de ne pas occuper beaucoup d’espace dans le tweet pour le cas où l’on me répondrait. J’ai ainsi créé ce « pseudo » selon deux visées : je me suis située tout de suite dans la perspective d’échanges avec les autres et j’ai abrégé mon nom et mon prénom ainsi que la ville où je travaille parce que c’est ainsi que je voulais me définir, comme professeure. Ce « pseudo » est aussi une private joke, moi qui travaille depuis toujours à Mantes-la-Jolie alors que pendant toutes mes études je m’étais bien promis de ne jamais enseigner à Mantes (en ce temps-là, la réalité correspondait pour moi aux reportages télé, et Mantes ça fait peur à la télé).  Or il se trouve que je ressens assez souvent que drmlj a pris le pas sur moi, que la personne que je suis sur le net (et c’est le titre de mon blog) a peut-être une existence qui me dépasse, qui ne se limite pas à moi, qui parfois me remplace, me protège, me masque. Et c’est bien ce que je recherchais. Mais pourquoi ? Est-ce la seule timidité, la peur de m’exposer, la crainte d’être critiquée ? Ai-je pris ce nom comme barrière ? Je ressens très profondément cette existence de drmlj qui, si l’on en croit la catégorie « but who’s drmlj » a une existence sociale, internétique et physique dans le monde professionnel. Ma bio sur Twitter mentionne que je suis professeure de Lettres classiques. Les mondes ne sont pas étanches, je suis, nous sommes, protéiforme – et c’est peut-être une des plus belles caractéristiques de l’humain.

La photo qui en ce moment me sert de photo de profil sur Twitter

J’ai eu l’occasion de discuter de mon nom « drmlj » – que beaucoup trouvent imprononçables (alors que je n’avais réfléchi que dans le visuel et pas du tout dans l’oralité)-, j’en ai discuté avec une personne qui m’a dit qu’il n’était plus possible de changer de nom, qu’il ne le faudrait pas car drmlj était devenu « mythique ». Au-delà du sentiment de plaisir ressenti, je crois que cette personne a mis le doigt sur ce que je désirais faire : inventer, créer, écrire, une fable de/sur moi, fable plus ou moins fictionnelle, mais le plus souvent parfaitement réelle, « hyperréelle » ?, mais qui aurait tendance à avoir sa propre existence. J’ai parfois l’impression que l’on s’adresse à drmlj et non à moi, que l’on se fait une idée de drmlj que je ne suis pas capable ensuite d’assumer (notamment lorsque l’on m’incite à écrire sur tel ou tel sujet, drmlj serait d’accord, mais moi j’ai du mal à suivre derrière !). Je me rends compte également que j’appelle les « twittos » par leur « pseudo » même lorsque je connais les personnes « en vrai ». Je me demande parfois si je n’ai pas passé le miroir, si la fiction (au sens de narration que l’on mène, peinture que l’on fait soi-même de soi, caractérisation de soi par ses paroles et ses actes), l’auto-fiction peut-être, n’est pas devenue mon hyperréalité. Il est certain que j’écris ici et là, de cette façon-ci et de cette façon-là, pour faire taire cette D. R. qui ne regarde que moi. Mais parviens-je à la regarder ? J’aime beaucoup, j’adore être drmlj, ça m’évite d’être moi.

J’ai ouvert un carnet sur Hypothèses où je médite à haute voix sur mon métier de professeur. Or j’ai beaucoup de mal à écrire dessus. Peut-être parce que je parle sous un nom que j’ai défini comme étant professoral, et je ne réussis pas à adopter ce ton, je ne parviens pas à trouver ma voix – en tout cas, je le ressens de façon très forte. Je brise un peu mon timbre pour essayer de chanter à l’unisson, c’est-à-dire essayer d’écrire des choses aussi pensées que celles que je peux lire sur d’autres carnets – mais ce n’est pas ce que je sais faire. Pour reprendre un des tweets d’@IsabelleP_B, est-ce que cela a une signification, ce CV ? Il m’a demandé une certaine énergie, un certain temps, des heures d’effort, pour le construire. Et maintenant ?

"Moi" sur le net d'après Googlemii

Le fond de la pensée

Confronter cette image :

Quel est le fond de votre pensée ? G. Fromanger

 

 

 

Et au passage, découvrir ce peintre dont j’ignorais jusqu’au nom. Découvrir ensuite qu’il expose à Landerneau, dans un endroit que je connais tout en en ignorant tout.

 

 

La confronter à ces images-là :

Coin de Paris, au hasard

 

Image captée dans Google Earth via street view – préparer une activité d’écriture pour les élèves – le professeur pense davantage à ses élèves que la maman à ses enfants – tout est lu, pensé, écrit avec cette grille constante d’appréciation – parfois, fatigue, parfois passion

 

 

 

un café à Paris

puis trouver soudainement l’image bien moche en regard de celle du peintre, bien au-dessus – après la déception, être rassurée – et commencer le texte. Mais faire un tour sur le site de Liminaire (tentative d’épuisement), et repenser aux textes des bords des mondes (lézarde).

 

 

 

Il y a toujours un peu de vert dans une ville. Laisser l’oeil explorer les lieux, se poser sur la couleur et remarquer que l’oeil ne fait rien, seule la lumière règne. On peut ajouter par commodité deux poubelles au vert pimpant, c’est la lumière qui vient pointer le chemin du regard. La main a manié la mollette mais c’est la lumière qui a attiré la pensée. Creuser la pensée qui a guidé la main à faire ce choix, comprendre ce que l’on voulait retrouver en captant une image de terrasse de café parisien. Chercher les phrases poétiques qui feront du bien. Ne pas réussir, se raccrocher au geste (« just do it » me dit-on sur twitter), je do, je do, mais.

Est-ce que, comme dans un roman de Vargas, le monsieur assis à côté de la dame se « fout de (sa) gueule » ? oser employer des mots grossiers, comme une liberté que l’on s’accorde à défaut. Supprimer des articles et des pronoms pour rendre le texte modelé. Il pense qu’ils sont bien au coin de ce café, qu’ils ont eu raison de venir là sur un coup de tête, alors qu’ils doivent préparer la maison pour recevoir la belle-famille. S’accorder ce temps hors du temps, ce café minuscule et très cher, pour le privilège d’être là en terrasse, investir un billet de blog qui peine à les sonder. Quel est le fond de ta pensée lorsque tu captes cette image ? Pourquoi te plaît-elle ? que te rappelle-t-elle ? ou de quoi te donne-t-elle envie pour ta vie ? Ce sont plusieurs feuilles qui se superposent, le bonheur extrême de la vie parisienne, jadis. Le bonheur simple à présent de s’asseoir en terrasse avec la personne qui ne se fout pas de ma gueule. Liberté d’oser être soi. Remarquer que la lumière plonge dans l’ombre la vie, indistincte, et alors. Ces photos qui rappellent l’enfance, la vie étudiante, la vie à présent. Une des photos ne comporte pas de personnage. Seules les poubelles existent par leur contraste avec le panneau rouge amoché. C’est finalement cette photo que tu retiens et qui te plaît. Le scooter du livreur pressé, un paquet devait partir en urgence. Le scooter gêne, les poubelles gênent, mais qu’importe, personne n’est là pour être gêné. Les choses ont investi le lieu. Où suis-je moi qui les regarde. Me suis placée de façon à voir le passé et l’avenir. Se laisser aller à contempler le vert de poubelles. L’écrire ici dans un geste difficile. Mais il fallait écrire ce matin. Impossible autrement. Frustration. Bonheur d’aligner des mots à publier ensuite. Écrire parce que tu as toujours écrit. Au fond du lit le soir, moment préféré. Maintenant c’est le matin que tu préfères. Ou les nuits d’insomnie mais elles sont délétères.

Le monsieur assis à côté de la dame a l’habitude de prendre un demi-sucre dans son café, il aime tourner la cuiller dans la tasse, avaler le reste du sucre fondu dans la potion amère. Il froisse ensuite le papier, le pose près du cendrier pour qu’il ne s’envole pas. Il rajuste sa chemise dans un tic qui agace sa compagne. Ce qu’ils feront après, ils ne le savent pas encore. Car moi-même je l’ignore.

Tentative

 

 

 

 

 

 

 

Je m’y mets

Cela fait quelques années à présent que je collabore à des sites sous spip (La Page des Lettres de l’académie de Versailles, le site de mon lycée, …), ce qui m’a fait découvrir un tout petit peu le monde informatique, et le code. Je suis également formatrice en Lettres/Tice et je suis intéressée par tout ce qu’il se passe sur le web2, à ces « nouvelles pratiques lettrées » (expression de M. Doueihi). Comme professeure de lettres classiques, je ressens aussi l’envie pressante de « me mettre au code ». Et de façon personnelle. Car le web2 se déploie dans tous les pans de ma vie, qui est très liée aux appareils connectés. Surtout, rares sont les lieux sur l’écran où il ne me manque pas un mot, une clé de compréhension soit de ce qui est écrit, soit de ce qu’il se passe lorsque j’agis sur l’écran. C’est un peu tout cela que je voudrais comprendre, décrypter, voir.

Sur une idée de Sabine Blanc que j’ai eu la chance de rencontrer grâce à Thomas Maillioux, que je remercie encore, je me lance dans l’apprentissage du code en bloguant cette aventure. « Une heure par jour » me dit-on. Soit, essayons, même si je me connais, et que je sais que je vais le faire au début, et ensuite, eh bien ensuite on verra. Ce que j’aimerais assez faire, c’est creuser cette idée de comparaison entre la rigueur intellectuelle que l’on enseigne pour l’apprentissage du latin et du grec et celle qu’a priori je vois dans le « code ». Je préciserai la définition du mot code quand j’aurai enfin retenu ce que c’est exactement. Pour l’instant, j’emploie un mot pour un autre, et le mot code pour toute écriture affectée de signes, de balises, …, devant modifier l’aspect du texte.

Aujourd’hui, je découvre Timble, l’éditeur d’HTML5 proposé par Mozilla, qui est extra : sur la partie gauche, la partie html, sur la partie droite le visuel. C’est ici :

Mozilla Timble

Ensuite, j’explore :

- Learn to code : excellent site fait d’exercices progressifs, pour l’instant je comprends ce que je fais (et j’apprends l’anglais en même temps).

- Le site du zéro

Lignes de fuite

Je suis en train de lire Signes cliniques de Christine Jeanney publié le 4 juillet 2012 dans la collection « Temps réel » chez publie.net.

Je n’ai pas encore achevé ma lecture, que j’ai interrompue pour écrire ce texte sur son texte. Je n’en suis pas encore au moment où l’on comprend ce qu’il se passe pour cette femme qui raconte et décrit son hospitalisation. Mais les mots et phrases employés me ramènent à une expérience que j’oserais qualifier de sonore et visuelle, expérience évidemment douloureuse.

J’étais allée voir un ami hospitalisé pour une leucémie dans un hôpital parisien. J’ai gardé un très fort souvenir de ce lieu. Cet ami a heureusement survécu, à la maladie peut-être davantage qu’aux expériences d’hôpital. Il était confiné dans un environnement stérile. Pour pénétrer dans un chambre, il fallait s’habiller des cheveux aux pieds, porter un masque, passer un sas. Ensuite, son lit se trouvait dans une bulle. J’ai passé l’après-midi à côté de lui, assise sur un fauteuil dont je ne sais même pas s’il a pu profiter. Assise sur ce fauteuil, près de la fenêtre, j’avais vue sur le dehors. Et ce que j’y vis me fit horreur. Comment avait-on pu un seul instant imaginer une telle disposition des lieux ? Placer ici les chambres stériles, dans cette partie de l’hôpital qui donnait sur d’autres façades de l’hôpital ? Les bâtiments étaient si hauts qu’il fallait faire effort pour apercevoir le ciel. J’ai cru être dans un roman de Kafka. La couverture choisie pour le livre de C. Jeanney correspond exactement au souvenir que j’ai gardé de ces façades, quoique je vois les façades plus foncées, moins belles, ne renvoyant pas le ciel et ses nuages, mais d’autres vitres d’autres malades.

Je n’ai pas su quoi dire d’autre que mon effroi devant cela. Ces lignes, ces vitres qui ne renvoyaient que l’image de l’enfermement, de la maladie, qui empêchaient tout espoir de sortie. Aux lignes qui faisaient mal aux yeux s’ajoutait le bruit permanent de la machine destinée à rendre la chambre stérile. Bruit et fureur. Je me demande encore comment il a pu trouver la force de se battre, de guérir dans un tel lieu. Je sais qu’il a émigré loin, ensuite, pour habiter une île. J’ai éprouvé une grande honte de partir, de quitter ce lieu, de circuler en voiture, de parcourir des kilomètres. Cette image ne m’a pas quittée, j’entends encore le bruit du moteur de cet appareil d’hôpital. Je n’ai pas encore compris qu’il faut surtout, peut-être, cesser de voir ce qui arrête, ce qui gêne, ce qui bruit, laisser là ce qui est désagréable et prendre du réel ce qu’il peut apporter pour guérir. Ce jour-là, il était en train de se battre, je n’en suis qu’à me débattre.

 

sortis du placard

ces phrases-tweets publiés l’année dernière au cours d’insomnies. C’est un bon moment pour les publier.

20 mars

Je me souviens du soleil sur la balançoire à l’ombre du vieux prunier réchappé de toutes les années…

 

Je me souviens de la tête penchée sur le livre à dévorer …

 

Je me souviens du rire sonore qui écorche ou rassure ou anime ou détruit …

 

Je me souviens de la forme de la main pour écrire dans la marge ce qui est essentiel …

 

21 mars

Je me souviens de la finesse des doigts qui ornaient les bagues…

 

Je me souviens de l’épaisseur des cheveux formant rempart sur les peurs nocturnes

 

Je me souviens de l’arrivée sous la pluie sonore et du départ dans le silence…

 

Je me souviens de la beauté de l’écriture, de celle qui dure

 

24 mars

Je me souviens de l’instant où l’instant devint infini …

 

28 mars

Je me souviens de la régularité du pas et du dos voûté et fragile…

 

je me souviens de l’éclat de rire qui déchirait mes illusions

 

je me souviens de l’absence qui dépasse le souvenir de sa présence

 

Je me souviens de la main qui ouvrait le volet, doucement

 

Je me souviens de l’eau qui coule sans fin et c’est comme ça

 

Je me souviens qu’il faut tout cacher et tout refaire

 

Je me souviens de ma joue qui ressemble étrangement à la tienne, et pourquoi, alors, si c’est pour ça

 

Je me souviens qu’il faut taire les mots et les lire ailleurs mais pas en soi

 

Je me souviens du crayon à bois sur la page pour tracer une ligne qui se perd, à présent

 

Je me souviens qu’il fait nuit et qu’il faut… arrêter… parce qu’il ne faut pas… tracer cette ligne… mais se taire

 

 

30 mars

Je me souviens de la confiance infinie qui me fut accordée

 

 

2 avril

Je me souviens du marbre bien trop lourd, pierre trop dure à supporter

 

Je me souviens de la désillusion permanente, mais ce n’est pas un souvenir…

 

Je me souviens du caddie plein de promesses à tirer

 

 

8 avril 11

Je me souviens du sel et de l’eau brûlante que tu versais et qui calmaient ma blessure

 

10 avril

Je me souviens des mots prononcés sans appel, inondation du cerveau

 

Je me souviens des mots qui n’ont pas été prononcés, mais auraient-ils pu l’être

 

Je me souviens des mots qui ont été prononcés, mais auraient-ils dû l’être

 

Je me souviens que les mots prononcés ont détruit l’être

 

Je me souviens des mots qui ont été prononcés, mais auraient-ils dû l’être

 

Je me souviens que les mots prononcés ont détruit l’être

 

Je me souviens de la porte ouverte sur le noir

 

Je me souviens du drap qui recouvrait, aurait-il dû découvrir

 

Je me souviens du petit paquet offert au bout du couloir où nous avançâmes vers toi

 

Je me souviens des mots impossibles à écrire et cherchés et scrutés et jamais achevés, écrire mais en vain

 

Je me souviens de la nuit qui revient toujours recouvrir, devrait-elle découvrir

 

Je me souviens du livre à écrire, et tu vois, le peut-il, vraiment

 

Je me souviens que joli n’est pas beau, alors, pourquoi

 

Je me souviens de la place qui fut laissée mais il y aura toujours de la place, au moins

 

Je me souviens du passé qui n’est que du présent qui meurt, se dilue, se diffuse, et demeure

 

Je me souviens du petit verre sur le coin de la table, le dimanche, dans l’odeur de la vie apprêtée

 

Je me souviens du vent dans les branches qui attirait le regard et calmait les pleurs

 

Je me souviens de la peur, ô ma vraie douleur, noirceur de l’écrire

 

Je me souviens des voyelles qui déchirent et des sons qui étouffent, chut, pas un bruit, tout recouvrir

 

Je me souviens du sucre versé et du four et du plat, de la chaleur, mais tout s’en va

 

Je me souviens de tout ce que j’oublie peu à peu, ne rien retenir et laisser venir

 

Je me souviens de l’instant à écrire, mais

poème 24

j’ai caressé tous les visages des photos mais pas un n’a

hoché

la tête

j’ai dessiné le contour de chaque ovale de visage

mais pas un n’a regardé vers où le temps m’emporte

le temps m’emporte…

 

déposer chaque visage dans le creux de sa mémoire

protéger le pacte infernal

poème 23

Ton café est froid sur la table de bois

le sucre encore emballé sur l’assiette

ma main n’a pas pu le porter aux lèvres

il fallut avaler d’autres potions

que tu avais préparées

malgré toi

tu n’as plus guidé ma main

pour réchauffer

tout cela

fondre et se diluer

tout ce qu’il reste

à présent

dans la pièce sonore

la cuillère tinte

en tombant

à terre

 

poème 22

Tu m’as dit je me fige

et j’ai tourné le dos

pour résister

pour te contrer

tu m’as dit tu es jolie

et j’ai haï les moments amers

 

Et tu n’as plus rien dit

Moi non plus

 

Passer la main dans les cheveux pour relever la mèche

prise au piège de la tendresse

 

je laisserai passer tous les blancs de la page

pour trouver les mots qui atteindront

ce qu’il faudra

dire

quelque jour

je laisserai aller sans broncher

pour retrouver

ce qui fut perdu

mais en vain

 

poème 21

vient le moment où la ligne chavire

plus vite que le coeur

le doigt suivra les hasards de la carte pour

découvrir

ce qui ne peut s’écrire

jamais

 

la main obtint du temps – de tourner les pages

une à une

n’a pas découvert comment

refermer le livre

doucement

a-t-il fallu l’abandonner

aussi vite

et pourquoi

 

livre resté ouvert

crayon dessus

page froissée

lecture fracassée

le corps s’est plié

et a cédé devant la phrase à lire

à finir

 

qui lira

désormais

sauf le silence

envahissant l’espace

sur un rythme infernal

poème 20

Fruits en confiture et sucre sur le bord

la peau se rétracte et se resserre

fruit confit et sucre amer

 

confitures et fioritures

sucreries vieux rose

troncatures

 

mur épais et servitude

- épure et ratures

retrouver-mais quoi ?

Je viens de publier ce texte sur le site de François Bon, le tiers livre : des photos et un appel à fiction – c’est ici.

 

 

La pluie vient de cesser et laisse une chaleur humide qui rappelle les anciens jours.

Les photos retrouvées sont étalées sur la table, un mince rayon de soleil tombe sur elles à travers le carreau délavé. Photos anciennes et abandonnées dans une malle d’osier, que le déménagement prochain a invité à ouvrir. Les retrouvailles avec la maison abandonnée sur les photos est saisissant. Les couleurs rappellent la chaleur humide des anciens jours.

Tout se mélange.

La végétation des parcs martiniquais que l’on visite à l’occasion d’un temps moins ensoleillé. La terre battue et le chemin en pente qui invite à venir après lui. Les tours et détours à faire pour gagner la verdure abondante et la fraicheur. Derrière la maison, qu’y-a-t-il déjà ? on a oublié ce qui ne valut pas la peine d’être photographié. Ces photos ont été prises juste au moment du départ, quand il fallut tout laisser en plan. On avait pris soin de fermer les volets, au cas où le retour fût possible. Mais il ne le fut pas. Peu de temps avant, les vandales avaient commencé de vandaliser et de défigurer les murs qui leur faisaient face, quand même.

Le meuble du grand-père auquel on n’avait pas accordé assez d’attention pour le remiser traînait au premier plan et imprimait un sentiment violent de honte à avoir laissé le passé se détériorer. Quel passé ? quel coin caché derrière la maison ? Le volet ouvert sur les souvenirs était bien trop haut pour qu’on pût espérer le rappeler précisément.

Ne restent que ces photos étalées sur la table de bois, qui mélangent les souvenirs de lieux différents mais on éprouve les mêmes impressions de chaleur moite qui tâchent de calmer la douleur dans la verdure rougeoyante, même sans soleil.

Il n’y a plus de gros plan possible, seul l’isolement de détails – mais ce n’est plus suffisant.